Qui sont les Chinois de Paris ?

Il n’y a pas de mystère, les spécialistes du riz cantonais viennent bien des régions côtières du Sud-Est, du Vietnam jusqu’à Shanghai.

 

http://www.des-gens.net/Asiatiques-de-Paris-tous-Chinois

Asiatiques de Paris, tous Chinois ?

 

A Paris, les Asiatiques se diviseraient en 2 catégories : les immigrés qui sont Chinois et les touristes à appareils photos Japonais. Est-ce si sûr ou si simple ? Réponse en compagnie de Donatien Shramm.

Les Chinois de Paris
La France est le pays d’Europe où l’on trouve le plus de Chinois : si 40 000 sont officiellement recensés, on estime en réalité la communauté à 500 000 ou 700 000 personnes, un chiffre qui devrait atteindre le million d’ici 2010.

Qui sont les Chinois de Paris ? dans Attentats

Ce décalage s’explique aussi bien par le nombre de sans-papiers que par tous ceux qui sont naturalisés Français, car de 2e, 3e ou 4e génération.

Les étudiants sont très nombreux, car cela revient extrêmement cher de faire ses études en Chine. Par exemple, qui dirait que dans une petite ville comme Dunkerque, il y a 400 étudiants chinois ?

La motivation économique est aussi évidement importante : Si on envoie 100 € en Chine, pour nous ce serait l’équivalent de 1 000€… Le voyage jusqu’en France est souvent financé par la famille déjà installée ici et non par la mafia comme cela se dit. Les nouveaux arrivants remboursent quand ils en ont les moyens.

Paris, est la seule ville au monde où il y a plusieurs quartiers chinois. Le 13e est le plus connu, mais c’est aussi le moins chinois, Arts et Métiers est le plus ancien, Belleville le plus chinois. Il y a aussi le Faubourg-saint-Martin, la Chapelle, Crimée, et des villes de la banlieue Nord et Nord-Est, comme Pantin, Stains, Bobigny ou Marne-la Vallée.

Histoire

Pendant la guerre de 14-18, il y a eu en France un grand besoin de main d’œuvre. Les Français ont donc commencé à recruter en Chine, au Nord, pensant que du fait du climat, les personnes originaires de ces provinces s’adapteraient plus facilement. Ils avaient juste omis de préciser que le pays était en guerre… Les Chinois du Nord ont bientôt refusé de partir.

 dans Corruption

Du coup, les Français ont dû recruter à Shanghai, dans le Sud. Cependant, la plupart de ces nouveaux migrants sont arrivés peu avant la fin des hostilités, ils n’ont donc pas eu le temps de gagner l’argent pour lequel ils avaient entrepris ce long voyage.

Ainsi, lorsqu’on a voulu les renvoyer chez eux – de gare de Lyon à Marseille et de là, bateau pour la Chine – un certain nombre d’entre eux sont restés. Ils ont fondé le 1er quartier chinois de Paris : l’îlot Chalon, lequel sera rasé dans les années 70.

Ces Chinois sont rentrés en contact avec les grossistes juifs à Arts et Métiers, et ont fini par les supplanter. C’est aujourd’hui, autour de la rue du Temple, le plus ancien quartier chinois de Paris. Même si cette présence n’est pas très visible, 80 % des grossistes sont chinois.

Dans les années 70, après la mort de Mao, il y a eu un grand boom.


Les 3 communautés

 dans Crime

Les Chao Zhou sont des Chinois de la diaspora. Ils ont quitté leur pays d’origine depuis au moins 4 siècles pour s’établir dans toute l’Asie du Sud-Est. Quand ils sont arrivés en France, ils débarquaient des pays de l’ex-Indochine (Laos, Vietnam, Cambodge) et non seulement ils savaient ce qu’on attendait d’eux : l’exotisme, mais ils savaient déjà faire…

Ce sont des personnes d’un certain niveau social et culturel, des francophones lettrés et très francisés. Leur seul problème, c’est que les diplômes ne sont pas reconnus ici, c’est pour cela qu’ils ouvrent des commerces. 80 % des « Chinois » du 13e arrondissement sont des Chao Zhou.

Les Wen Zhou, eux, arrivent directement de Chine en France. Wen Zhou est un « petit » port en dessous de Shanghai, au sein d’une agglomération de 8 millions d’habitants. C’est une vraie communauté très soudée. Ils font des affaires entre eux, ce sont de très bons vendeurs.


 dans Folie

Les 1ers d’entre eux venaient de Qing Tian, une ville située à 60 km de Wen Zhou où l’on trouve des gisements de pierre à savon, une pierre qui ressemble au jade mais qui n’en est pas. C’étaient des colporteurs, ils vendaient des bibelots faits dans cette matière.

En France, depuis Louis XIV, il y a un goût pour les « chinoiseries ». En 1911, il y avait déjà pas mal de colporteurs chinois : 200 ou 300, peut-être même 400. On trouve les Wen Zhou à Belleville et à Crimée.

Les Dong Bei : en réalité, on désigne de la sorte toutes les populations qui viennent de l’Est et du Nord de la Chine. Il ne s’agit donc pas d’une communauté au sens propre du terme, il n’y a pas aucune solidarité spécifique entre les personnes qu’on nomme ainsi.


Les Chinois de Belleville

 dans LCR - NPA

A l’école, sur les photos de classe, entre 1/3 et 1/4 des enfants sont d’origine chinoise. Belleville est le seul quartier où l’on trouve différentes communautés chinoises, l’implantation est relativement récente.

A l’époque où l’on a vidé Paris de ses classes populaires, le quartier s’est retrouvé à l’abandon. Dans les années 70, les habitants quittent Belleville et le quartier a très mauvaise presse. Dans les années 80, la rue Ramponneau est le QG du fameux gang des postiches.

Il y a donc des appartements et de commerces vacants, c’est là, à la fin des années 70 et au début des années 80, que les Chinois sont arrivés.

C’étaient des Chao Zhou qui débarquaient du 13e arrondissement, où il n’y avait plus de place. Ils ont investi de manière stratégique les boutiques autour du métro. Ils n’étaient pas très nombreux, mais ils ont ouvert beaucoup de magasins. Des restaurants surtout, un commerce qui s’adresse à tout le monde et que l’on tient en famille.

 dans Luraghi

Le « Taï Yen », 5 rue de Belleville, ou « Le Président », à la sortie du métro, sont ainsi des restaurants Chao Zhou ainsi qu’en témoigne la transcription des noms selon la codification efeo, celle de l’école française d’Extrême-Orient utilisée par cette population très francisée, et non en pin yin, celle utilisée à l’heure actuelle.

Certains de ceux qui tiennent ces commerces habitent très loin en banlieue, tandis que ceux qui demeurent dans le quartier proviennent essentiellement de Chine populaire, la grosse majorité étant des When Zhou.

Aujourd’hui, il y a un passage de relais, car les commerçants Chao Zhou commencent à prendre leur retraite.

Propos recueillis par Clarisse Bouthier en janvier 2007

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http://www.visitparisregion.com/guides/envie-de/cultures-du-monde/balades/la-chine-et-l-asie-du-sud-est-64620.html

Galerie d'art maison de C.T. Loo et Compagnie

La Chine et l’Asie du Sud-Est

Paris ne compte pas moins de trois quartiers asiatiques : le plus connu et le plus étendu se situe au sud-est, le plus récent autour de Belleville et le plus petit en plein coeur de la capitale. En Ile-de-France, Ivry et Alfortville comptent aussi d’importantes communautés asiatiques. Pour une balade made in Asia suivez le guide !

Enseignes asiatiques à BellevilleLe premier Chinatown se situe dans un « triangle d’or » entre les avenues de Choisy et d’Ivry et la rue de Tolbiac, dans le XIIIe arrondissement. Avec ses cantines vietnamiennes dans lesquelles on se régale d’un pho ou d’un bo bun, ses canards laqués en vitrine des restaurants et ses temples bouddhistes, le quartier est véritablement un petit morceau d’Asie.

Pour plonger dans la culture asiatique, commencez votre promenade par la visite des Temples des Olympiades. Une petite musique exotique discrète flotte dans les airs, se mêlant au fumet d’encens. Fleurs et présents s’amoncellent devant trois bouddhas scintillants. Les fidèles viennent se recueillir dans ces sanctuaires qui ressemblent à s’y méprendre à ceux de leurs pays d’origine.

Vous voulez vous concocter un repas asiatique tout en vous immergeant dans l’atmosphère du quartier ? C’est chez Tang Frères qu’il faut aller ! Tout le quartier s’y retrouve pour y faire ses emplettes et le samedi, l’ambiance est survoltée. Ici, vous trouverez les spécialités asiatiques les plus typiques, du légume rare à la pâte de crevettes. Le magasin Paris Store propose lui aussi un vaste choix de denrées comestibles ainsi que de la vaisselle, des statuettes de bouddha, de l’encens…

Si vous êtes adepte des médecines douces, ou tout simplement curieux, visitez l’herboristerie chinoise A la Calebasse Verte, rue de la Vistule. Tenue par Mme Liu, cette boutique ne propose pas moins de 500 plantes médicinales ! Quant à L’Empire des Thés, c’est l’ambassade du thé chinois à Paris puisqu’il n’offre pas moins de 200 variétés. Cette élégante maison de thé au décor traditionnel chinois organise une dégustation de thé et une petite conférence sur ce fameux breuvage chaque dernier dimanche du mois.

Enseigne asiatique à BellevilleA l’occasion de la fête de nouvel an, en janvier ou février selon le calendrier lunaire, le triangle d’or revêt ses plus beaux atours. Lanternes en papier rouge aux fenêtres, pétards pour chasser les mauvais esprits, défilé de chars, chants et danses folkloriques : Chinatown est en fête. Le nouvel an est également célébré à Belleville, ce vieux quartier populaire afro-judéo-musulman qui s’est ouvert à la communauté asiatique depuis une quinzaine d’années. Tous les matins, admirez la splendide gestuelle des pratiquants de tai-chi-chuan dans le parc de Belleville.

Le Président, immense restaurant qui occupe la place de Belleville, est un incontournable du quartier. Après avoir passé la porte encadrée par deux lions monumentaux, vous gravirez l’escalier à double circonvolution pour rejoindre l’immense salle des festivités et savourer une cuisine chinoise authentique. Pour rester dans cette ambiance typiquement asiatique, vous pouvez aussi dîner au New Nioulaville et y déguster des dim sum (raviolis cuits à la vapeur) de toutes sortes, apportés à votre table tout chauds, sur un chariot roulant. Si vous préférez une atmosphère un peu plus intime et une carte un peu plus courte, choisissez l’une des cantines vietnamiennes du quartier comme Cyclo, rue de Belleville, qui propose de délicieux petits plats dans sa salle minuscule.

En plein coeur de Paris, l’une des plus anciennes communautés de Chinois de la capitale s’est installée autour de la rue du Temple. Parce que ses habitants se sont spécialisés dans la confection, on surnomme ce quartier le « sentier chinois ». On y déjeune pour quelques euros seulement dans l’une de ses nombreuses cantines.

A ne pas manquer : l’impressionnante pagode chinoise qui abrite la galerie d’art maison de C.T. Loo et Compagnie, près du parc Monceau et l’impressionnant complexe Chinagora à Alfortville. De pure architecture chinoise, l’édifice accueille un hôtel, plusieurs restaurants, un karaoké, une galerie marchande et un magnifique « Jardin des Neuf Dragons ».

 

 

http://terrain.revues.org/2909

Les Chinois de Paris : minorité culturelle ou constellation ethnique ?

 

Jean-Pierre Hassoun et Yinh Phong Tan
p. 34-44

Entrées d’index

Lieux d’étude :

Paris et Ile-de-France

Haut de page

Texte intégral

1L’arrivée récente sur la scène interculturelle parisienne de populations de langue chinoise incite à se poser des questions quant à leur identité collective.

2Tenter d’appréhender l’identité d’une population transplantée oblige, dans un premier temps, l’observateur à se pencher sur le passé et les caractéristiques linguistiques de cette population. Cet a priori méthodologique est illustré ici par une description-classement qui permet de reconstituer des trajectoires individuelles et collectives ; celles-ci aident à mieux comprendre les diverses manifestations identitaires observées dans le contexte parisien parmi lesquelles les réseaux ethniques — multiples et étroitement imbriqués — occupent une place centrale et dont un des exemples les plus significatifs, la tontine, sera analysé dans la deuxième partie de cet article.

Topographie

3Les quatre enclaves où se sont rassemblés les Chinois de Paris sont des points de concentration à la fois humaine et économique. Hormis cela, les quatre chinatown ont peu de ressemblance entre elles. La densité démographique varie et le site dans lequel se sont intégrés les habitants et les commerces est différent, ce qui donne en fin de compte un paysage spécifique à chacune des villes chinoises.

4Le xiiie arrondissement abrite le quartier chinois le plus peuplé de Paris. Aucune délimitation réelle ne le sépare de son voisinage. Malgré tout, on peut situer le cœur de la ville dans un périmètre délimité par quatre voies de passage : l’avenue d’Italie, la rue de Tolbiac, le boulevard Masséna et la rue Nationale. Les gens sont logés en majorité dans des tours imposantes construites au milieu des années 70 et composées d’une trentaine d’étages. A leur pied, les commerces s’alignent le long des rues et remplissent les centres commerciaux. Le « kiosque de Choisy », qui se trouve au sortir du métro, est presque entièrement occupé par des restaurants et des épiceries chinois. Dans les galeries des Olympiades se nichent des ateliers de couture, des bijouteries et des magasins de produits surgelés. De nouveaux restaurants se sont ouverts récemment sur l’esplanade même et dans le centre commercial de Masséna. C’est autour de 1975 que le premier noyau des Chinois originaires du Cambodge (ou Sino-Khmers) s’est établi dans le quartier. Mais l’implantation ne prit de l’ampleur qu’à partir de 1978-1979 avec l’arrivée massive des réfugiés de l’Asie du Sud-Est. Aujourd’hui le xiiie détient le record de concentration de Chinois, bien qu’il soit difficile d’avancer un chiffre exact. Cette densité humaine s’accompagne d’une infrastructure économique plus importante et plus variée qu’ailleurs. Le réseau des entreprises est large et se diversifie de jour en jour. Hormis les commerces traditionnels qui restent les plus nombreux, restaurants et bazars — mais ici ils ont la taille de vrais supermarchés —, on trouve également des salons de coiffure, pressing, salles de jeux, club-vidéo, cinéma, ateliers de confection, magasins d’appareils électriques, cabinets d’assurances… Par sa densité et l’importance de ses services, le xiiie est devenu naturellement le cœur de la communauté chinoise. Point de chute pour les nouveaux arrivants, il constitue aussi un pôle d’attraction pour les réfugiés qui habitent en province et même à l’étranger. Les gens y viennent pour se ravitailler ou pour voir de la famille. Le lieu est visité quotidiennement, mais l’animation est particulièrement intense en fin de semaine, le samedi et le dimanche. La physionomie du quartier est marquée par une opposition architecturale. Les tours massives et grises, serrées les unes contre les autres, se dressent de chaque côté de la rue, un peu en retrait, écrasant les vieux immeubles bas aux façades lépreuses et aux boutiques délabrées, jouxtant eux-mêmes de nouveaux ensembles aux toits d’argile.

5Le deuxième quartier chinois est né dans le xixe arrondissement et présente une configuration toute différente. La population s’est disséminée en différents points, formant un demi-cercle sur la bordure ouest, allant de Belleville jusqu’à la station Crimée. Ici, la ville chinoise a pris racine dans une zone traditionnellement investie par des vagues successives de migrants dont chaque groupe n’a pas manqué à chaque fois de marquer l’espace à sa manière. Les Chinois se sont fondus dans un décor déjà modelé par d’autres populations minoritaires. Ainsi remarque-t-on des boutiques chinoises faisant face à des pâtisseries tunisiennes, des boucheries cacher à proximité de hammams. On relève là le même contraste architectural que dans le xiiie, bien qu’il soit moins heurté. Les ensembles modernes d’une taille plus modeste et dotés de lignes plus heureuses, s’harmonisent davantage avec les structures anciennes pourtant en pleine décrépitude. Les Chinois ont pris d’assaut les habitations modernes tout en investissant les locaux commerciaux très vétustes. Ce paysage multi-ethnique, avec ses échoppes bourdonnantes qui se succèdent dans les rues étroites et accidentées, dégage une atmosphère dont le caractère insolite s’accentue une fois la nuit venue.

6Si l’on pousse un peu plus au nord, en obliquant vers l’ouest, on découvrira presque aux portes de Paris la troisième agglomération chinoise — la plus modeste et la moins peuplée. Elle est située entre le boulevard de la Chapelle et le boulevard Ney, à la jonction de quatre rues : Ordener, la Chapelle, Marx-Dormoy et Riquet. Ce quartier n’est pas compact, il se déploie de tous côtés, semblable à une gigantesque toile d’araignée, à partir de la petite place de Torcy jusqu’aux différentes gares et autres entrepôts qui l’enserrent et l’isolent ainsi comme une frontière. La plupart des Chinois logent dans la tour de Boucry, un imposant building de 28 étages, le plus élevé du secteur. Les entreprises commerciales communautaires ont pris place aux alentours du petit marché couvert de Torcy qui, par sa présence, donne un aspect un peu villageois à cet environnement.

7Enfin, c’est dans le iiie arrondissement que se situe le quatrième point de peuplement chinois. C’est le quartier le plus ancien mais le moins visible1. La présence chinoise se limite à la rue Au Maire et à la rue des Gravailliers où l’implantation, qui remonte à plusieurs décennies, s’est intégrée dans un habitat vétuste. Les Chinois du iiie ne doivent pas être confondus avec ceux qui sont mentionnés plus haut dans la mesure où ils ne font pas partie du groupe des réfugiés. Venus directement de Chine populaire, ils doivent être considérés comme des immigrés économiques (Cf. carte courant migratoire n° 1). Rares sont ceux qui retournent définitivement au pays natal où cependant ils expédient une partie de leurs ressources de façon régulière. Les signes des activités économiques sont rares, à peine visibles : épiceries minuscules, restaurants destinés à la clientèle française et entreprises de maroquinerie dont aucune des devantures n’est marquée des caractères si facilement repérables.

8Ces regroupements territoriaux qui enrichissent les impressions du flâneur parisien fondent-ils pour autant l’existence d’une minorité ethnique ou culturelle aux contours clairement définis ?

Langues et dialectes

9Il faut au préalable prendre connaissance de certaines des particularités de la langue et de l’écriture chinoises. Comme dit V. Alleton, « tous les Chinois, qu’ils habitent la Mandchourie, Pékin, Canton ou Singapour, parlent une variété ou une autre de « chinois » (…). Néanmoins, dans bien des cas, il n’y a pas de communication possible entre ces hommes, pour autant qu’ils se limitent à leur parler quotidien, leur « dialecte » »2. Mais la constatation de cet éclatement linguistique doit tout aussitôt être modulée par l’unité que représente l’écriture, les caractères étant lisibles et compréhensibles par tous. Cette caractéristique tient à la tendance monosyllabique de la langue chinoise. Chaque caractère désigne une syllabe et chaque syllabe ne représente généralement qu’un seul mot3. Cette « forme graphique indépendante », l’idéogramme, n’évoque qu’un seul et même sens au lecteur quel que soit le dialecte qu’il parle. Il faut encore noter que la partie nord de la Chine, la « zone du mandarin »4 est beaucoup plus homogène que les provinces du sud-est qui sont marquées par une forte hétérogénéité dialectale. C’est de ces régions côtières que sont partis la majorité des « Chinois d’outre-mer » hua qiao5 que l’on trouve partout dans le monde. Dans certains points de ces contrées en question, « il y a autant de dialectes que de lieux » pour reprendre une définition générale de F. de Saussure6. Cette hétérogénéité linguistique se retrouve dans le monde chinois immigré, délimitant naturellement des groupes et sous-groupes qui fondent des identités dialectales. Nos enquêtes ont montré que les Chinois parisiens, à l’exception des « Wenzhou », sont issus de ces groupes méridionaux.

M. Lam, un Chinois teochiu originaire du Cambodge : Portrait linguistique

10M. Lam est né en 1947 à Svay Rieng (province de Svay Rieng) au Cambodge. Ses parents avaient quitté tout jeunes le sud de la Chine. Son père était parti de Puning et sa mère de Chao Yang (cf. carte des origines, courant migratoire n° 3). Le teochiu est donc sa langue maternelle.

11M. Lam débute sa scolarité à l’école chinoise tenue par la congrégation teochiu7. C’est là qu’il s’initie à l’écriture chinoise et au mandarin. Il poursuivra ses études jusqu’en classe de 5e (quelques heures par semaine étant consacrées à la langue cambodgienne).

12Puis il commence à travailler avec son père qui tient une épicerie. Dans ce cadre, il lui arrive de parler le khmer au contact des employés et des clients. L’entreprise paternelle ravitaillant aussi les épiceries de village, il circule régulièrement dans la campagne environnante où il doit entrer en relation avec des boutiquiers parmi lesquels des Vietnamiens. Avec le temps, il se familiarise avec la langue vietnamienne dont il garde encore aujourd’hui de solides notions.

13Suite à l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir, M. Lam se réfugie en Thaïlande dans le camp de Khao-I-Dang, puis à Bangkok chez son cousin, le fils de la sœur de son père. Il n’a jamais connu cette tante qui habite toujours à Puning, en pays teochiu, mais correspond de temps en temps avec elle en chinois. Pendant cet intermède thaïlandais, il baigne complètement dans sa « langue de famille » (jia yu).

14Réfugié en France en 1979 (c. m. n° 11), il retrouve un frère avec qui il monte une entreprise de confection. Pour réunir le capital de départ, il emprunte à des amis teochiu venus du Cambodge, mais aussi du Laos (cf. infra à propos du hui ou tontine). A Paris, il fait connaissance avec un autre dialecte, le cantonnais, qui se diffuse à travers des films en cassettes-vidéo produits par Hong Kong. Cependant, l’entreprise familiale fait faillite et M. Lam se voit contraint de devenir ouvrier dans une usine française durant deux ans. Cette période lui permet d’améliorer son français. Il se marie alors avec une Teochiu de Thaïlande. Une petite fille est née, prénommée Hélène pour l’état civil, mais appelée Aï Len à la maison.

15Tenté de nouveau par l’entreprise, M. Lam s’y lance cette fois-ci avec un Wenzhou (c.m. n° 1) dont la femme était son ancienne employée. Ils communiquent entre eux en mandarin, bien que le Wenzhou le parle très mal. M. Lam reconnaît oublier de plus en plus le khmer. Il est vrai qu’il a rarement l’occasion de pratiquer cette langue. Par contre, la lecture assez régulière de la presse chinoise entretient sa connaissance des caractères. Après sept ans de séjour en France, M. Lam comprend le français mais le parle difficilement.

16L’itinéraire de M. Lam envisagé ici sous l’angle linguistique est-il un cas limite chez les Chinois parisiens ? Les recherches nous ont permis de mettre en lumière qu’il n’en est rien et que ce cumul de connaissances ou bribes de connaissances est non seulement fréquent mais presque général. Toutefois, selon les positions sociales et surtout selon les trajectoires migratoires, ce phénomène présente des variantes à partir desquelles on peut établir un premier classement.

  • Le premier de ces « types » linguistiques repose sur un rapport central à la langue maternelle, c’est-à-dire le dialecte d’origine qui s’est perpétué à travers une, deux ou trois générations. Il est marqué aussi par une relation secondaire — plus faible mais réelle souvent — avec la langue nationale du premier pays d’émigration (Cambodge, Laos, Vietnam). Ajoutons un troisième trait concernant surtout les hommes de plus de trente ans, à savoir une connaissance minimale du mandarin et des idéogrammes pour ceux qui ont été scolarisés dans les écoles chinoises, assez répandues.

  • Le deuxième « type » se construit autour du premier avec l’adjonction d’un ou de deux dialectes acquis soit par fréquentation du voisinage, soit par inter-mariage, soit enfin par nécessité professionnelle. Pour cette dernière raison, on a pu se familiariser avec une autre langue, le vietnamien par exemple au Cambodge.

  • Le troisième profil linguistique s’est dessiné au cours de la dernière étape des histoires migratoires. Faisant suite aux deux premiers, il s’enrichit d’une autre langue : le thaïlandais pour les uns (c.m. n° 7) ou le vietnamien pour les autres (c.m. n° 8). Dans ce même profil, un dernier exemple : ceux, bien que rares, qui ont transité très tôt par un des pôles du monde chinois (Hong Kong ou Taïwan). Les premiers se sont initiés au cantonnais ou l’ont amélioré, les deuxièmes ont fait de même avec le mandarin.

  • Le quatrième « type » enfin, tout à fait distinct des autres, peut être observé chez les Chinois du Zhejiang (c.m. n° 1). Outre leur extrême diversité dialectale, rappelons qu’ils ont une connaissance du mandarin, au moins pour les jeunes qui ont suivi une scolarité plus longue et plus régulière.

17A partir des éléments récurrents que met en lumière ce premier classement, on peut dégager deux remarques.

18D’une part, on constate que cette double spécificité des Chinois parisiens (dialecte et patchwork linguistique) est aussi l’un de leurs traits distinctifs, le plus saillant si on les compare aux autres populations arrivées dans le même temps d’Asie du Sud-Est. D’autre part, cette personnalité fondée sur un noyau dialectal stable et déterminant — auquel sont venues s’ajouter des connaissances linguistiques diverses mais rudimentaires — n’est pas le résultat d’un plan d’acquisition conscient. Cependant, la formation d’un tel type de personnalité s’explique par deux sortes de facteurs. Le premier, celui qui a trait au socle culturel d’origine, tient aux particularités du domaine linguistique chinois que nous avons déjà mentionnées. En d’autres termes, il s’agit d’un fort ancrage dialectal combiné avec l’existence d’une langue véhiculaire mais pas étrangère (le mandarin) et surtout avec une forme d’écriture (les idéogrammes) aux propriétés unifiantes. A cela, on peut encore relever la possibilité relativement aisée d’acquérir des éléments d’autres dialectes, ce qui permet parfois de limiter l’enclavement dialectal.

19Ainsi à l’intérieur même du groupe chinois, les inter-relations sont-elles orientées par le double principe de « la distance et de la proximité » pour reprendre les termes proposés par G. Simmel8. En effet, considérons par exemple un Teochiu (c.m. n° 3) et un Wenzhou (c.m. n° 1). La différence de leur dialecte maternel est telle que l’intercompréhension est nulle. Par ailleurs, ces deux individus s’opposent aussi par l’histoire migratoire qui a fait du premier un réfugié et du second un simple immigré économique. Enfin, leur contexte social d’origine est extrêmement dissemblable : le Teochiu avait généralement évolué dans le monde du commerce d’une société post-coloniale, alors que le Wenzhou était paysan ou ouvrier dans un pays communiste. Rappelons aussi qu’ils se distinguent par un rapport différent à la Chine que l’un n’a jamais connue, et que l’autre vient de quitter.

20Tout concourt donc à marquer d’éventuelles inter-relations du sceau de la « distance ». Pourtant le sentiment d’appartenir à un même groupe est réel. Il se matérialise par l’utilisation du mandarin, ou encore d’un dialecte véhiculaire comme le cantonnais que certains « Wenzhou » ont quelque peu appris lors d’un séjour à Hong Kong, ou à Paris même. Cette possibilité de communication permet d’engager de simples relations, des associations économiques voire des inter-mariages. Ainsi la « distance » (l’exemple cité ici est sans doute le plus aigu qui soit à l’intérieur de la communauté chinoise) se combine-t-elle avec une « proximité » fondée sur des inter-reconnaissances privilégiées.

21Ce type d’inter-relations est rendu possible par un minimum linguistique commun qui met en interaction des individus historiquement distants mais ethniquement proches. Cela ne relativise pas pour autant les relations intrafamiliales ou intradialectales qui sont privilégiées, mais offre un cercle de relations plus étendu que celui dont chacun pouvait disposer en arrivant en France.

22Toutefois, il faut encore préciser que cette « proximité » n’est pas dépourvue objectivement de « distance » puisque aucune association ou référence nationale ne vient sanctionner ces rapprochements de circonstance.

23Le deuxième facteur qui explique la constitution de ce patchwork linguistique est lié aux multiples situations de contacts interethniques engendrées par les épisodes d’une riche histoire migratoire (cf. portrait de M. Lam). Ces circonstances avaient souvent incité ou forcé à des ouvertures culturelles, donc linguistiques. Tout cela conduit à considérer ces additions successives et ces particularités dialectales comme une sorte de socle de l’identité de cette population. On peut en effet émettre l’hypothèse qu’en situation migratoire l’appartenance à ces groupes dialectaux — proches et distants à la fois — permet de renouer ou de tisser des liens avec plus de commodité et que, parallèlement mais dans une moindre mesure, les connaissances linguistiques diversifiées mais rudimentaires prédisposent à engager avec hardiesse plus de relations.

24Ainsi cumuleraient-ils l’intimité du groupe familial9, la surface relationnelle potentielle du patchwork linguistique, et surtout l’interfacilité offerte par le groupe dialectal qu’ils transportent avec eux tel un capital incorporé. Chacune de ces instances pouvant fonctionner (ou dépérir) séparément ou simultanément.

25Cependant dans le contexte parisien, ces trois atouts remplissent-ils les mêmes fonctions que dans le passé ? Autrement dit, l’identité dialectale et le bagage historique servent-ils aujourd’hui à assurer une insertion dans la société française ?

26S’il semble présomptueux d’apporter une réponse définitive à l’heure actuelle, on peut constater néanmoins que la communauté chinoise fonctionne d’ores et déjà sur un système de réseaux divers organisés sur la base d’une appartenance familiale, dialectale, ethnique, nationale, professionnelle, ou bien jouant à la fois sur plusieurs de ces références. Le réseau qui illustre le mieux cette figure est sans doute le hui ou la tontine. Au niveau économique, son rôle est fondamental, offrant aux individus un choix économique et une mobilité sociale en conséquence. Le hui ou la tontine est une chose concrète, il possède ses règles et son vocabulaire. Par certains côtés, le hui s’apparente à un jeu, et bien qu’il soit toujours extrêmement difficile de « raconter » un jeu, nous allons tenter d’en faire une description.

Un réseau : le hui ou la tontine

27Le hui ou la tontine10 est un système marqué par la dualité. Mettant en présence des partenaires au rôle différent, il comprend un enjeu financier double.

28A l’origine de la formation d’une tontine, il y a un emprunteur dénommé « président » ou « chef ». Ayant un besoin important d’argent, il fait appel à un certain nombre de personnes susceptibles de l’aider. Celles-ci lui prêtent chacune une part de cette somme. Les parts étant égales, le « président » fera en sorte de réunir suffisamment de prêteurs : s’il a besoin de 100 000 F par exemple, il s’efforcera de recruter vingt personnes (si le cours des parts se situe autour de 5000 F et si cela correspond aux possibilités de ses participants). Ceux-ci lui verseront donc chacun 5000 F. Il s’agit dans cette première phase d’un emprunt. Mais cet emprunt est particulier en ce sens qu’il n’apportera aucun intérêt aux créanciers. En effet, chaque mois le « président » remboursera l’un des membres sans lui donner plus que la mise de départ (dans notre exemple 5000 F). Mais cela ne s’arrête pas là car un second processus intervient dans le hui.

29La deuxième phase est animée par un autre enjeu d’argent. Des réunions mensuelles (elles se répéteront autant de fois qu’il y a de participants, à savoir ici vingt fois) ont lieu au cours desquelles les prêteurs (mais pas le « président ») doivent apporter une nouvelle cotisation, toutefois inférieure à la somme initiale (600 F si l’on se base sur notre exemple). La totalité de ces cotisations reviendra au plus offrant des participants. En effet, pour l’obtenir il n’en va pas de soi. Il faut avoir proposé un intérêt qui sera au bénéfice des autres. Étant donné que tout le monde peut agir de même, il faut alors donner l’intérêt le plus élevé (mettons 160 F). Les propositions sont secrètes et transmises au « chef » qui adjugera. Il s’agit ici d’une sorte de mise aux enchères qui a donc lieu tous les mois. Poursuivons notre description. Si le chiffre gagnant était de 160 F, les autres membres du groupe verseraient chacun à l’adjudicataire 600-160 = 440 F. Ce dernier touchera (440 X 19 =)8360 F en même temps que sa mise de départ que le « président » lui aura remboursée. Donc en tout 13 360 F. Précisons que l’intérêt peut varier à chaque fois et qu’il est invisible, puisqu’il est soustrait de la cotisation mensuelle. Chaque participant qui a remporté les mises, est considéré comme « mort » par les autres (il ne se rendra plus aux réunions mensuelles) car il va de soi qu’on ne peut récolter cette somme qu’une seule fois au cours du jeu. Aussi devra-t-il rembourser mois après mois 600 F aux bénéficiaires des autres adjudications. On comprend donc que la cotisation mensuelle n’est jamais connue à l’avance, puisque son montant est déterminé chaque mois par la mise aux enchères de l’intérêt. Cette dernière règle fait des acteurs non seulement des emprunteurs ou épargnants (miser n’est pas une obligation, on peut simplement se contenter d’attendre la fin du jeu en accumulant les intérêts), mais également des joueurs.

La tontine comme réseau

30Le hui ou la tontine se présente donc comme un cercle privé mettant en contact un nombre variable mais limité de personnes. Si ces inter-relations visent d’abord à satisfaire un but financier, elles ne se limitent pas à ce dessein pratique. Elles sont aussi fondées sur des considérations morales et sociales. En effet, le « chef » lance généralement son emprunt auprès de ses relations personnelles, « parents ou amis ». Ceux-ci lui accorderont ou non, selon leurs moyens ou leurs besoins, ce prêt. Cependant, ce cercle familial et amical est forcément restreint. Aussi le « président » compte-t-il toujours sur ces derniers pour recruter d’autres personnes intéressées afin d’élargir son réseau initial. Il les charge donc de diffuser l’information, mais surtout de persuader les éventuels participants de l’honorabilité de sa personne. Le profil du « chef » doit correspondre à certains critères jugés essentiels : il doit être un individu honnête et avoir un projet louable. Enfin, on s’assurera qu’il dispose d’arrières suffisants pour honorer ses dettes. La présentation de son image de marque, de sa « face » mian joue un rôle primordial dans la formation du hui dans la mesure où ce réseau se déroule sur un mode oral, tacite, donc complètement officieux. Aucun recours n’est possible auprès des instances officielles. La phase du recrutement s’apparente à une sorte de campagne qui est menée essentiellement par les proches du « président ». Devenant ses intermédiaires, ceux-ci recherchent activement dans leur propre réseau de relations s’ils désirent que la tontine voie le jour. En fin de compte, les tontines se créent souvent à l’intérieur de groupes restreints, ce qui leur donne généralement un caractère familial, dialectal et ethnique. Ce cloisonnement n’est pas une règle stricte, une tontine peut comprendre des gens de dialecte différent et même d’une autre ethnie (Khmers par exemple).

31Du point de vue des prêteurs, chacun sait que le « président » est le grand bénéficiaire du groupe. En lui prêtant de l’argent sans exiger d’intérêts, on lui rend service et on lui accorde sa confiance. En retour, le « président » doit assumer des responsabilités dans le déroulement et la gestion du hui. Une fois par mois, il a le devoir d’organiser la mise aux enchères de l’intérêt mensuel. Selon les règles, tous les membres du groupe se réunissent afin d’assister à l’adjudication, y compris ceux qui n’ont pas l’intention de récolter l’argent. Leur participation formelle a pour but de faire monter les enchères, donc d’obtenir un intérêt plus élevé. Cependant, la tontine à Paris voit cette modalité se modifier en raison du nouvel environnement marqué par l’éloignement géographique et le manque de temps. Souvent ici, les séances n’ont pas lieu et les enchères se communiquent par téléphone. Aussi les contacts peuvent être très réduits et les gens ne jamais se rencontrer. Le « président » seul entretient des liens réels avec tout le groupe. Après les enchères, il doit s’acharner à collecter les cotisations et les remettre à l’adjudicataire. Cette gestion de la tontine exige la dépense d’un certain temps et n’est pas exempte de risques. Il est vrai que si l’un des membres tardait à payer, il devrait avancer cette somme. Ou si, par malheur, quelqu’un rompait le contrat en filant sans laisser d’adresse, le « chef » devrait rembourser de sa propre proche. D’un autre côté, si lui-même trahissait, ce serait alors tout le groupe qui en pâtirait. Dans ce jeu aux règles tacites et à l’existence officieuse, la trahison se concrétise par une véritable disparition physique. Cercle privé, le hui apparaît comme un réseau de relations financières et sociales dont le centre est le « chef ». Ce réseau a une vie éphémère et une fonction circonstanciée. Il dure généralement vingt ou trente mois et l’argent récolté est destiné à un projet précis, le plus souvent à caractère commercial. Cependant, une tontine n’est jamais vraiment finie en ce sens où les relations qui se sont créées perdurent bien après le terme du contrat tant la notion de don et de contre-don anime et imprègne ce système. Le « chef » garde toujours une dette envers ses anciens partenaires. Si par la suite, l’un d’eux désire former sa propre tontine, l’ancien « chef » devra alors répondre à l’appel. S’il se dérobait, il perdrait la « face ».

32Enfin, soulignons que les commerces et entreprises de la communauté chinoise qui ont fait surgir les chinatowns parisiennes, ont été mis sur pied en grande partie grâce aux tontines11. La pratique de la tontine permet outre des achats (voitures, appareils ménagers, appartements), la création de son propre commerce. En d’autres termes, en lançant une tontine, un individu employé au départ, peut devenir chef d’entreprise. Cette forme d’ascension sociale est extrêmement positivée au sein de la communauté. Le hui n’est qu’un exemple, mais son caractère essentiel et massif est une première réponse à la question que nous nous posions. Car si les Chinois ont recours à cet outil, c’est aussi parce qu’ils disposent d’identités grégaires (groupes familiaux, dialectaux, ethniques…) que nous avons évoquées. D’autre part, ils peuvent faire référence à d’autres expériences migratoires où ces comportements avaient déjà été adoptés.

33Mais ces comportements peuvent-ils pour autant être considérés comme les éléments d’une stratégie sociale que les circonstances historiques marquées par la transplantation transformeraient de fait en stratégie migratoire ?

34A partir de la réflexion de P. Bourdieu qui se refuse à voir « dans la stratégie le produit d’un programme conscient et rationnel (…) mais le produit du sens pratique comme sens du jeu, d’un jeu social particulier historiquement défini, qui s’acquiert dès l’enfance en participant aux activités sociales » (« De la règle aux stratégies », Terrain, n° 4, p. 94), on peut apprécier ces premières attitudes également comme « un sens pratique comme sens du jeu », mais celui-ci étant acquis, assimilé et perfectionné au cours d’une histoire migratoire commencée il y a une, deux ou trois générations et que les liens familiaux, dialectaux et ethniques propres au monde chinois ont permis de transmettre et de reproduire. Cette sorte d’« habitus ethnique » dont nous ne venons d’éclairer qu’un aspect permet de mener des formes assez sophistiquées de « jeu social » mais également de « jeu de l’étranger » en accordant à ce terme la pertinence sociologique proposée par G. Simmel12. Ce dernier rapprochement veut surtout faire référence à la mobilité que l’on retrouve au cœur de nombreuses trajectoires comme fait observable mais aussi comme valeur. Une fois précisé ces éléments de stratégie et leurs conditions d’existence, il faut tout aussitôt en souligner les limites. En effet, ce type de capital n’est rentable qu’à l’intérieur de la sphère chinoise et dans une certaine mesure dans celle des réfugiés de l’Asie du Sud-Est à Paris. Parallèlement, il trace une sorte de frontière avec la société française et conduit par là même à un enclavement certain.

35Ces réseaux et groupes relationnels sont hétérogènes et ne se réfèrent pas clairement à une nation ou à une culture homogène mais plutôt à des pôles du monde chinois — communautés immigrées à travers le monde, Chine populaire, Taïwan, Hong Kong13 etc. — ; en ce sens, ils ne constituent donc pas véritablement une minorité culturelle mais forment plutôt une constellation ethnique.

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Annexe

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Notes

1Sur l’origine de ce quartier voir C. Archaimbault, « En marge du quartier chinois de Paris » in Bulletin de la Société des études indochinoises, nouvelle série, XXVIII, n° 3, 3e trimestre, 1952, pp. 275-294.
2Viviane Alleton, L’écriture chinoise, Paris, p.u.f., q.s.j., n° 1374, p. 107.
3En mandarin, le sens de chacune de ces syllabes peut être démultiplié par l’existence de quatre tons.
4C’est à partir de ce « parler » du nord que le mandarin s’est forgé comme langue nationale (guo yu). C’est le mandarin que l’on enseigne aujourd’hui dans les écoles.
5Hua qiao de hua « la Chine » et de qiao « à l’étranger ». Le terme est assez fortement positivé, désignant plus qu’une catégorie, un statut social.
6F. de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1979, p. 276.
7Dans le contexte indochinois, la congrégation (bang hui guan) regroupait les immigrés chinois par dialecte. Les autorités coloniales françaises avaient renforcé cette institution qui leur était très utile dans l’administration de ces populations (indirect rule), C.f. W.E. Willmott. The Chinese in Cambodia, University of British Columbia, Vancouver, 1967 et The Political Structure of the Chinese Community in Cambodia, Athlone Press, New York, 1970.
8G. Simmel « Digressions sur l’étranger » in L’école de Chicago. Naissance de l’écologie urbaine, Paris, Ed du Champ Urbain, 1979, pp. 53-60.
9Une des caractéristiques de cette migration est d’être composée de familles et d’être pensée sans projet de retour. Cette attitude s’explique par les situations historiques des trois pays de départ.
10Le mot tontine vient du nom de son inventeur, un Napolitain Laurent Tonti, qui a imaginé un système au xviie siècle de rente viagère par actions au bénéfice des derniers survivants. Balzac y fait référence dans son roman Une ténébreuse affaire. Ce système n’a que peu de rapport avec le hui. Dans le contexte colonial indochinois, les Français avaient utilisé ce terme pour désigner le hui chinois qui s’était fortement répandu. Les Khmers pratiquent également le hui mais ont recours uniquement au terme français tontine.
11Cf Yinh Phong Tan : « Restaurants et ateliers. Le travail des Sino-Khmers », in ASEMI, « Cambodge II », XV, 1-4, 1984.
12G. Simmel, op. cit.
13La danse du lion introduite pour la première fois à Paris en 1983 est un des seuls traits ethniques unificateurs. Cf. Hassoun, Tan « Le bœuf, le tigre et le lion » in Le Monde, 23 février 1986 et « La danse du lion à Paris. Aspects d’un capital ethnique ? » in Actes du Colloque de l’A.F.A. « Vers des sociétés pluriculturelles », janvier 1986.

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Pour citer cet article

Référence papier

 

Hassoun J.-P. & Y. P. Tan, 1986, « Les Chinois de Paris : minorité culturelle ou constellation ethnique ? », Terrain, n° 7, pp. 34-44.

Référence électronique

Jean-Pierre Hassoun et Yinh Phong Tan, « Les Chinois de Paris : minorité culturelle ou constellation ethnique ? », Terrain [En ligne], 7 | octobre 1986, mis en ligne le 19 juillet 2007, consulté le 23 juillet 2016. URL : http://terrain.revues.org/2909 ; DOI : 10.4000/terrain.2909

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Auteurs

Jean-Pierre Hassoun

chargé de recherche au C.N.R.S.

Yinh Phong Tan

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Quartiers_asiatiques_de_Paris

Quartiers asiatiques de Paris

image illustrant Paris
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Quartiers asiatiques de Paris
Les Olympiades, cœur du quartier asiatique
Nom chinois
Chinois 巴黎唐人街
Traduction littérale Chinatown de Paris

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Les tours des Olympiades.

Paris possède plusieurs quartiers asiatiques. Le plus grand est le Triangle de Choisy, situé dans le 13e arrondissement de Paris entre les avenues de Choisy, d’Ivry et le boulevard Masséna, ainsi que sur la dalle des Olympiades et dans les rues environnantes. Y vivent principalement des populations d’origine chinoise, vietnamienne, cambodgienne, laotienne, qui tiennent la plupart des commerces du quartier. La majorité de ces populations habitent les tours de la porte de Choisy, de la porte d’Ivry et des Olympiades. Parmi ces habitants, on compte également des Chinois venus de Polynésie française et de Guyane française mais également diverses ethnies vietnamiennes, sino-vietnamiennes, sino-indonésiennes provenant de Nouvelle-Calédonie. Ce quartier s’étend au sud vers Ivry et Vitry.

Le quartier du Temple et le quartier des Arts-et-Métiers sont les plus anciens quartiers chinois de Paris1. Hors de l’Île-de-France, les seules communautés chinoises véritablement constituées sont à Lyon et à Lille.

Les deux autres quartiers asiatiques de Paris sont situés, l’un à Belleville et le dernier autour des rues Sainte-Anne et des Petits-Champs pour les japonais et coréens.

La plus grande communauté chinoise hors de Paris vit à Marne-la-Vallée. Une importante communauté vit aussi au nord de Paris (Aubervilliers, Saint-Denis, Sarcelles et Villeneuve-la-Garenne)1.

Sommaire

Description

Triangle de Choisy

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Défilé du nouvel an chinois 2015 dans le 13e arrondissement de Paris
220px-Paris-macdo dans Politique

Le mélange des cultures dans le quartier asiatique.

Le quartier asiatique du 13e arrondissement occupe surtout le triangle formé par l’avenue de Choisy, l’avenue d’Ivry et le boulevard Masséna, ainsi que les rues environnantes et la vaste dalle des Olympiades. Dans ce périmètre, la présence asiatique est particulièrement visible à cause du quasi-monopole des Chinois sur les commerces : restaurants, boutiques de bibelots, coiffeurs et magasins d’alimentation dont les deux grands supermarchés Tang Frères (propriété d’un Chinois laotien) et Paristore. Contrairement aux apparences, le quartier n’est pas habité majoritairement par des Asiatiques, mais il sert de lieu de rendez-vous à l’ensemble des communautés de culture chinoise et indo-chinoise d’Île-de-France. On y trouve ainsi le siège de plusieurs institutions telles que l’Association des Résidents en France d’origine indo-chinoise.

Le jour du Nouvel An chinois a lieu une grande parade qui traverse les rues animées par les danses des lions et des dragons.

Le quartier asiatique du 13e ne présente pas une architecture pittoresque comme le Chinatown de Londres ou de San Francisco, et les toits en forme de pagode du centre commercial des Olympiades n’ont pas de rapport avec la présence des Asiatiques car cet ensemble a été construit avant leur arrivée.

Belleville

D’autres quartiers parisiens, tels que le quartier de Belleville (principalement une partie du boulevard et la rue de Belleville), concentrent également une population asiatique d’origine chinoise venue de l’ancienne Indochine française mais surtout venant de Chine continentale (en particulier de la région de Zhejiang).

Quartier de la rue au Maire

Un autre quartier chinois, plus ancien mais moins visible, occupe le 3e arrondissement (rue au Maire et rue Volta, plus résidentielles et offrant quelques lieux de cuisine chinoise authentique, rue du Temple et rue des Gravilliers, plus commerciales). Sociologiquement séparé des autres quartiers asiatiques de Paris, ce quartier est habité de personnes originaires de Chine, souvent de la région de Wenzhou, qui travaillent généralement dans le commerce en gros de maroquinerie et de bijouterie fantaisie, et dans les industries textiles ou d’import-export du quartier.

Quartier de la rue Sainte-Anne

Enfin, un quartier japonais, puis coréen, qui offre de nombreuses boutiques et restaurants spécialisés, s’est développé à partir des années 1990 aux alentours du croisement des rues Sainte-Anne et des Petits-Champs, à cheval sur les 1er et 2e arrondissements, à partir de l’Office national du tourisme japonais et de Japan Airlines situés 4 rue de Ventadour.

Histoire

Initialement, la plus ancienne communauté chinoise est celle du quartier des Arts-et-Métiers, rue Volta et rue au Maire, qui vit une première famille s’installer dans le quartier dans les années 1900. Essentiellement dans les métiers de la maroquinerie, les activités artisanales ont subsisté jusque dans les années 1990, remplacées ensuite par des activités commerciales.

Les Chinois combattants du côté allié pendant la Première Guerre mondiale et qui restent en France après le conflit s’installent dans le 3e arrondissement2.

Un petit quartier chinois s’est aussi constitué autour de la gare de Lyon à la fin de la Première Guerre mondiale. La raison en est que c’est par cette gare que les travailleurs chinois ramenés de Chine pour suppléer aux bras manquants de la grande guerre (usines, travaux agricoles, ouvrages militaires comme les tranchées, etc.) devaient être rapatriés via Marseille et que certains ne voulant pas retourner en Chine se sont établis dans ce quartier.

Dans les années 1920, quelques étudiants chinois se sont installés dans le 13e arrondissement, où ils ont créé avec Zhou Enlai la section française du Parti communiste chinois.

Toutefois les premières vagues d’immigration asiatique massive ont commencé au milieu des années 1970, avec les réfugiés fuyant la situation politique en Asie du Sud-Est (guerre au Viêt Nam et Laos, guerre civile au Cambodge). En particulier, les communautés chinoises de ces pays, persécutées, ont grossi les rangs des réfugiés et sont à l’origine de la création de ce « Chinatown ». Originaires du sud de la Chine, leurs dialectes, le teochew et le cantonais, sont encore les plus utilisés dans le quartier. Ils ont choisi le 13e arrondissement en raison de l’abondance de logements disponibles : les tours venaient d’être construites dans le cadre de l’opération Italie 13, mais elles n’avaient pas rencontré le succès escompté auprès du public visé, les jeunes cadres parisiens. De ce fait, les tours étaient vides d’occupants. Par la suite, d’autres vagues de réfugiés ou d’immigrés ont créé dans le quartier des communautés cambodgiennes, laotiennes, thaïlandaises. Des Chinois nés en Chine sont aussi arrivés ces dernières années. Le quartier est souvent considéré comme une étape transitoire lors de l’arrivée en France. Les personnes arrivées dans les premières vagues d’immigration sont, dans beaucoup de cas, parties vivre dans d’autres quartiers ou en banlieue.

L’immigration asiatique a dû faire face au début à une certaine méfiance de la part des habitants du quartier, mais les nouveaux venus ont été assez largement acceptés. Ils apportaient des commerces et de la vitalité au quartier. En occupant les tours du quartier Choisy-Ivry, ils ont sauvé de l’échec une opération immobilière qui n’avait pas réussi à séduire les cadres parisiens.

Particularités

  • Une pagode bouddhiste gérée par l’amicale des Teochew en France est située sur la dalle des Olympiades, derrière la tour Anvers juste à côté de la galerie commerciale Oslo (entrée Nord).
 dans Rue89

Temple bouddhique sur la dalle des Olympiades.
  • Un second temple bouddhiste, géré par l’Association des résidents en France d’origine indochinoise est situé rue du Disque (rue couverte liée au parking souterrain) sur la gauche de la rue souterraine dont la sortie débouche sur l’avenue d’Ivry. Le temple est dédié à la divinité Bodhisattva Guanyin3.

Dans la fiction

Notes et références

  1. a et b La Chine et les chinois de la diaspora, Jean-François Doulet, Marie-Anne Gervais-Lambony, Atlande, 2000, pages 223-224.
  2. Alexandra Michot, «On a testé… la balade à Belleville, version chinoise », in Le Figaro, lundi 10 juin 2013, p. 17.
  3. Antoine Esbelin et Pierre Schneidermann, « À la découverte de Chinatown en famille », Le 13 du mois, no 14,‎ 2012, p. 56-57 (résumé [archive])

Lien externe

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