Intéressant : l’ancien dealer du Tout-Paris Gérard Fauré balance à tout va…

 

 

 

 

Il a déjà sorti trois bouquins, le troisième le 22 janvier de cette année 2020, et en promet au moins deux autres s’il n’est pas tué avant.

Il donne aussi avec plaisir des interviews, dont les deux ci-dessus.

A suivre…

 

 

https://www.lepoint.fr/societe/gerard-faure-confessions-du-prince-de-la-coke-01-02-2020-2360790_23.php#

Gérard Fauré, confessions du prince de la coke

 

VIDÉO. Hier trafiquant de drogue et braqueur de banques, Gérard Fauré a fait une douzaine de séjours en prison. Il se raconte aujourd’hui dans un livre. Rencontre.

 

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Modifié le 30/03/2020 à 23:30 – Publié le 01/02/2020 à 14:55 | Le Point.fr

 

« On m’a qualifié de prince de la coke. On aurait mieux fait de m’appeler le roi de la cocaïne. » En cette fin janvier, de passage à la rédaction du Point, Gérard Fauré fanfaronne. L’ancien trafiquant de drogue, ex-braqueur, (presque) rangé des voitures, est en verve. En pleine promotion du deuxième volume de ses mémoires*, il sort de l’enregistrement d’une émission de radio où il a donné des sueurs froides à son éditeur en évoquant le nom de quelques-uns de ses anciens clients. Dans quelques jours, il sera l’invité de plusieurs émissions télévisées à grande audience. Pour l’heure, le septuagénaire s’échauffe gentiment en revendiquant la place qu’il estime devoir lui revenir dans le paysage de la pègre des années 80.

 

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Son père était médecin du roi Mohamed V. Le jeune Gérard optera pour une carrière dans le grand banditisme. © DR

 

Né à Fès, au Maroc, en 1946, d’un père militaire, par ailleurs médecin personnel du roi Mohamed V, et d’une mère berbère, Gérard Fauré a passé plus de dix-huit ans de sa vie en prison (« 14 en France, deux en Hollande, un an en Espagne et une année de plus en Belgique », dénombre-t-il). En octobre 2018, à peine sorti de Fleury-Mérogis, il publiait un premier livre autobiographique où il revendiquait avoir été le « dealer du Tout-Paris ». Citant pêle-mêle, parmi ses clients, les noms de Jacques Chirac, Johnny Hallyday mais aussi de Françoise Sagan et Jean-Edern Hallier, dont il laisse aujourd’hui entendre que la mort dans un accident de vélo, en 1997, serait, en réalité, une élimination pure et simple. L’ouvrage avait trusté les premières places des palmarès de ventes pendant près d’un mois.

Du Maroc à la Costa Brava

Gérard Fauré n’a pas été seulement le fournisseur en coke de la jet-set. « C’est vrai que j’ai aussi été braqueur de banques », confesse-t-il. « Mais c’était pour le compte du Service action civique [le SAC], la milice privée de Charles Pasqua : très peu civique mais toujours prête à l’action », se dédouane-t-il. Demande-t-on des éléments de preuve de ce qu’il avance ? Gérard réplique aussitôt : « Je ne suis pas une gamate. » Un terme d’argot qui désigne à la fois un mauvais chanteur d’opéra et un menteur. « Personne n’a saisi les tribunaux pour le premier tome. C’est sans doute que ce que raconte Gérard est vrai », surenchérit son éditeur Yannick Dehée. En sera-t-il de même cette fois-ci ? « Je peux prouver tout ce que j’avance », affirme l’auteur.

L’homme n’a pas seulement de la gouaille. Il affiche et revendique une forme de baraka. Rien ne semble lui faire peur. Surtout pas la perspective de se retrouver poursuivi en diffamation. Il s’amuse que sa maison d’édition ait été approchée par des producteurs de cinéma. « C’est vrai que ma vie pourrait faire un bon film. Car j’ai commencé très tôt », explique Gérard Fauré dans un sourire. « À 5 ans, je faisais chanter les amis de mon père, menaçant de dévoiler leurs infidélités s’ils n’achetaient pas mon silence. À 8 ans, je déterrais, avec deux amis, les cadavres du cimetière de Essaouira où mes parents avaient déménagé. Je dépouillais les corps de leurs bijoux », poursuit-il. Deux ans plus tard, il commençait la contrebande et faisait commerce de devises étrangères dans les bureaux de changes d’Algésiras. Accro au cannabis dès ses 12 ans, il dit s’être mis à dealer au collège.

 

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À chacun de ses passages en France, ce proche de Gaëtan Zampa vient saluer sa mère à côté de Versailles. © DR

 

En 1964, son bac en poche, il quitte le Maroc pour s’installer en Espagne où il ouvre un magasin à Torremolinos, près de Marbella. Dans cette station touristique ont trouvé refuge, quelques années auparavant, plusieurs membres du « gang des Tractions Avant » (une bande de malfaiteurs français qui tire son nom des puissantes automobiles à bord desquelles ils sévissaient, NDLR). Quand on lui demande s’il les a rencontrés, Gérard Fauré élude. À l’époque, le jeune homme tient un bar avec son frère aîné, aujourd’hui décédé, qui deviendra consul de France à Cadix. « Georges n’a jamais rien fait d’illégal », tient-il à préciser. On ne peut pas dire la même chose de Gérard. Il en rigole.

Détentions à gogo

Son premier séjour en prison date de 1970. « À cause d’un quiproquo », assure-t-il. Associé dans un commerce d’habillement à un trafiquant d’armes hollandais d’origine indonésienne dont il jure alors ne rien savoir des activités illicites, il est arrêté pour trafic de cuirs de contrebande. « Deux hommes ont déposé des ballots de cuir dans ma boutique. Je leur ai demandé de les reprendre, mais ils ont filé et, deux minutes après, débarquait la Guardia Civil », se défend-il. Gérard Fauré est incarcéré à la prison de Marbella : « Une taule horrible de 12 places dont les lits étaient creusés à même la roche comme des tombeaux », se rappelle-t-il. Il y est si méchamment frappé par les gardiens qu’il atterrit à l’hôpital. Là, une infirmière qui connaît son père alerte sa famille. « Mon père avait des accointances avec le régime franquiste. Il a débarqué avec un député et m’a fait libérer. »

Rebelote deux ans plus tard. Cette fois, son père ne peut rien pour lui. « C’est un commando du SAC qui m’a libéré en débarquant aux portes de la prison », indique Gérard Fauré, qui décide à ce moment-là de s’installer à Amsterdam. « La Hollande a été mon université du crime », plaisante-t-il. Le jeune homme se met à faire de l’import-export de cocaïne et d’héroïne, sans état d’âme. « Bien sûr, j’aurais pu éviter de fournir tous ces gens qui ne pensaient qu’à nuire à leurs prochains, et qui pour être capables de le faire se bourraient le pif de ma cocaïne ! Mais pour être franc, d’une part, à l’époque je me foutais royalement de ce qui se passait dans ce pays, d’autre part, les fournir en coke ou en cannabis m’apportait une adrénaline exceptionnelle », écrit-il.

Il s’acoquine avec un gang de cambrioleurs. « En 1973, nous avons fait plus de 400 maisons », déclare-t-il sur un ton qui pourrait laisser penser qu’il n’en est pas peu fier. Dans son précédent livre, il expliquait aussi avoir été tueur à gages « à l’occasion », toujours pour le compte du Service action civique.

Sous crack

 

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À Amsterdam, où il emménage en 1973, il tombe dans le crack. © DR

 

Gérard Fauré explique être, dans ces années 70, « accro » au crack, un dérivé de cocaïne ultra-concentré qui se fume. « J’ai eu du mal à me défaire de cette saloperie », émet-il. Est-ce en raison des effets stupéfiants de ce « caillou » sur son cerveau que ses souvenirs se brouillent un peu ? Il peine à se rappeler le nombre d’allers-retours qu’il effectue alors entre les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suisse et le Maroc. Chaque fois, il fait escale en France où sa mère a refait sa vie avec le fils d’un ancien diplomate français, en poste au Vatican. Il pense que cette étiquette place son beau-père au-dessus de tout soupçon. C’est dans leur maison de Versailles qu’il stocke une partie de sa dangereuse marchandise. Il n’en sera pas moins arrêté une nouvelle fois en 1979, en possession d’une tonne de coke, et passera deux ans à l’ombre. Dès sa sortie, il reprend sa place de « grossiste » sur le marché de la blanche. « Je fournissais alors un certain Gianni qui revendait tout ça dans les boîtes de nuit parisiennes. C’est lui qui passait pour le roi de la coke, mais le titre aurait dû me revenir à moi », émet-il, avec orgueil.Dealeur le jour, il flambe la nuit tombée son argent au casino. « Je menais la grande vie : je dormais dans des palaces, je conduisais de luxueuses voitures et je couchais avec des filles somptueuses. » Fauré se dit alors proche de Gaëtan Zampa, croise Francis le Belge, deux grandes figures du banditisme dans les années 80. « Tous mes amis de l’époque sont morts, de mort violente. Je n’en reviens toujours pas d’être en vie, car j’ai plusieurs fois été pris dans des fusillades », confie-t-il. Ce sont ces années-là qu’il raconte dans son livre. Il explique conduire des « go-fast », effectuant des passages de la frontière à très grande vitesse, à bord d’une Ford Mustang GT, le même modèle que conduit Steve McQueen dans Bullit, ou dans une Mercedes 350L, le coupé au volant duquel Richard Gere apparaît dans American Gigolo. Il écrit avoir réchappé plusieurs fois à des embuscades. Certains épisodes semblent abracadabrants (comme ce chapitre où il explique avoir perdu une barquette de coke dans un champ et avoir réalisé qu’une vache l’avait mangée, s’offrant un trip mémorable). Faut-il vraiment prendre au pied de la lettre toutes ces histoires ? « C’est vrai que certaines peuvent sembler invraisemblables », reconnaît-il, beau joueur. Impossible de recouper ses dires. La plupart des témoins ont disparu. Gérard Fauré parle d’autant plus librement qu’il sait ne pas pouvoir être contredit.

Séducteur invétéré

 

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Gérard Fauré tombe, pour la première fois, pour trafic de drogue, en 1973. © DR

 

Un brin vantard, l’ancien trafiquant ne se fait pas prier pour étaler ses conquêtes féminines. Il laisse entendre qu’il aurait partagé la même maîtresse que Jacques Chirac (une journaliste politique en vue) et que c’est par jalousie que l’ancien président l’aurait conduit une nouvelle fois en prison. Son livre alterne d’ailleurs évocations érotiques et scènes d’action. Les deux se mêlant parfois. Comme lorsque l’auteur détaille un épisode étonnant où, pour passer la frontière entre la France et la Belgique, il aurait corrompu les douaniers grâce au service de prostituées. « Le sexe occupe, comme la drogue, une place importante dans ma vie », glisse l’ancien trafiquant. « Mais je ne suis visiblement pas le seul », ajoute-t-il, affirmant détenir les preuves qu’un hôtel, proche des Champs-Élysées, abritait un réseau pédophile qui aurait compté en son sein un ancien ministre de François Mitterrand.La pédophilie occupe, de fait, une place importante dans son ouvrage. L’ancien truand accuse ainsi, sans le citer, un membre de la famille royale britannique d’avoir sollicité des prostitués mineurs dans un hôtel de Tanger. « Le roi du Maroc avait fait installer des caméras cachées. Buckingham Palace a reçu quelques photos où on pouvait voir ce représentant de la Couronne en pleine action… Quarante-huit heures plus tard, la Grande-Bretagne livrait les officiers qui avaient trouvé refuge à Gibraltar après avoir tenté un coup d’État contre Hassan II, en 1972 », assène l’auteur. Une histoire qu’on jurerait sortie d’un épisode de SAS, d’un autre Gérard… de Villiers.

Naissance d’une vocation

 

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Gérard Fauré, devenu « dealeur du Tout-Paris », sera à nouveau arrêté à l’été 1986. © DR

 

En juillet 1986, Gérard Fauré est de nouveau arrêté. « Le Tout-Paris perd son fournisseur de cocaïne », titre France-Soir. « Le pourvoyeur du showbiz est tombé », affiche Le Parisien. Désireux de prouver que ce titre n’est pas usurpé, Gérard Fauré prend bien soin d’égrener, dans son livre, quelques noms de vedettes. On y croise ainsi un Alain Delon particulièrement cynique, un Mick Jagger défoncé, mais aussi le producteur de Grease ou de Saturday Night Fever : Robert Stigwood, porté sur la coke. On y entrevoit Claude Brasseur et Bernard Giraudeau. Gérard Fauré règle ses comptes avec Thierry Ardisson, mais aussi Thierry Le Luron. Mais ceux qu’il abhorre le plus, ce sont les avocats qu’il a fait travailler à chacune de ses (nombreuses) interpellations. « Grâce à ces nuls, j’ai failli prendre presque dix ans pour quelques grammes de drogue. Tous ces bavards étaient plus doués pour me prendre mon fric que pour me sortir du trou », peste-t-il.Durant sa détention à Liancourt, dans l’Oise, le voyou reprend ses études. Il passe un CAP puis un BEP de comptabilité ; s’inscrit en DEUG d’anglais et fait même un stage d’horticulture. Surtout, il se met à écrire et prend goût à coucher sa vie sur le papier. « J’ai au moins quatre livres dans mes tiroirs », confie-t-il. Sorti en 1991, il retombe, quelques mois plus tard. C’est là que son chemin croise celui d’Éric Dupont-Moretti, qu’il égratigne tout particulièrement. « Tout ce qu’il a fait, c’est d’énerver le juge. J’en ai repris pour trois ans, là où je n’aurais pas dû prendre plus de 18 mois », tacle-t-il.

Entre 1997 et 2015, Gérard Fauré sera encore impliqué dans trois affaires, dont un double assassinat et une tentative de meurtre. Deux affaires pour lesquelles il s’explique dans son livre. « J’aurai aussi participé à la mise hors d’état de nuire d’un réseau djihadiste », avance-t-il, sans vouloir en dire plus. « Ce sera le sujet de l’un de ses prochains ouvrages », justifie son éditeur. Aujourd’hui libre et remarié à l’ex-femme d’un ancien grand flic, il vit dans une petite commune des Yvelines où ses deux voisins sont d’anciens directeurs de services centraux de police. « Ils se détestent mais moi je les aime bien », plaisante Gérard Fauré. Le septuagénaire rêve de cosigner, avec l’un d’entre eux, un ouvrage en forme de dialogue. Il en a déjà le titre : Le Loup et l’Agneau. « Devinez qui est l’un et qui est l’autre ? » interroge l’ancien trafiquant. Décidément intarissable.

 

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Après « Dealer du Tout-Paris », Gérard Fauré poursuit le récit explosif de sa vie et nous plonge dans l’intimité des élites parisiennes qui ont fait de la cocaïne une drogue mondaine et populaire (résumé de l’éditeur). © DR

 

*Prince de la coke, de Gérard Fauré, Nouveau Monde éditions, 224 pages, 17,90 €.
 

 

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Profil

Gérard Fauré, une clientèle haut de came

 

Par Renaud Lecadre — 25 octobre 2018 à 21:06
 
Gérard Fauré, auteur de «Dealer du tout-Paris, le fournisseur des stars parle», à Paris, le 16 octobre. Photo Rémy Artiges pour Libération

L’ancien dealer et braqueur de banque, qui a croisé la route de Charles Pasqua ou de Johnny Hallyday publie son autobiographie. Son parcours hors norme laisse entrevoir les liens entre politique et voyoucratie.

  • Dealer de stars : de Pasqua à Hallyday en passant par Chirac, une clientèle haut de came

Barnum garanti. Aujourd’hui sort en librairie l’autobiographie d’un beau voyou. Gérard Fauré (1), fils d’un médecin militaire, fut un authentique trafiquant de cocaïne, doublé d’un braqueur de banques, et tueur à gages à l’occasion. A ce titre, l’intitulé du bouquin, Dealer du tout-Paris, le fournisseur des stars parle (1), pourrait prêter à confusion. Il n’était pas que cela. Mais comme le souligne son éditeur, Yannick Dehée, «c’est la première fois qu’un voyou parle sur les politiques». Et pas n’importe lesquels : Charles Pasqua et Jacques Chirac.

Un quart du manuscrit initial a été expurgé, des noms ont été initialisés ou anonymisés. Demeure le name-dropping dans le milieu du show-biz, visant des personnalités déjà connues pour leur addiction à la coke. Certains lecteurs s’en délecteront, mais il y a mieux – ou pire : l’interférence entre la politique et la voyoucratie, fournisseuse de services en tous genres. «On entre dans le dur», souligne un spécialiste du secteur.

A lire aussiGérard Fauré : «Pasqua ne pouvait quand même pas se mouiller pour un meurtrier»

Pasqua n’était guère cocaïnomane – «j’en suis sûr», atteste notre lascar – mais l’argent parallèle du secteur a pu l’intéresser… Fauré, précoce dealer au Maroc puis un peu partout ailleurs, raconte avoir été très vite pris en charge, dans les années 70, par l’Organisation de l’armée secrète. Initialement dédiée au maintien de l’Algérie française, l’OAS changera très vite de fusil d’épaule : «opérations homo» (assassinats ciblés) contre des indépendantistes basques ou corses, mais aussi braquages de banques. Le Service d’action civique (SAC) prendra ensuite le relais. Fauré, fort de ses compétences en la matière, met la main à l’ouvrage : «La recette Pasqua consistait à constituer des « mouvements patriotiques », en vérité violents, avec des voyous peu recommandables. Comment les rémunérer ? Tout simplement avec l’argent provenant de gros braquages de banques et de bijouteries, commis en toute impunité. Avec Pasqua, tout était possible, du moins pour les membres du SAC. Patriote, certainement prêt à mourir pour son pays, il gardait en revanche un œil attentif sur les caisses du parti. Moyennant la moitié de nos gains, il nous garantissait l’impunité sur des affaires juteuses et triées sur le volet, sachant exactement là ou il fallait frapper.»

L’auteur narre ainsi sa rencontre avec le politique, qu’il situe en 1978 : «Charles Pasqua donnait de sa voix tonitruante des ordres à tout le personnel, toutes les têtes brûlées de France et de l’Algérie française.» Et de lui lancer : «Alors, c’est toi le mec dont on me vante les mérites ? Bien. Tu vas reprendre du service dès aujourd’hui, avec tes amis, si tu veux bien. J’ai une mission de la plus haute importance, que tu ne peux pas te permettre de refuser, ni de rater. Compris ?»

Backgammon

A l’issue de l’entretien, Gérard Fauré croisera illico le parrain marseillais «Tony» Zampa, qui traînait là par hasard, lequel l’entreprend dans la foulée sur différentes affaires à venir : des investissements dans les casinos et la prostitution aux Pays-Bas. Cas peut-être unique dans les annales de la voyoucratie, il fera parallèlement équipe avec l’illustre Francis Vanverberghe, dit «Francis le Belge», «doté d’un savoir-vivre qui valait bien son savoir-tuer». Il en garde un souvenir mi-épaté mi-amusé : «Zampa ou « le Belge », qui pourtant étaient des gangsters d’envergure internationale, se seraient fait descendre comme des mouches s’ils avaient eu la mauvaise idée de mettre les pieds en Colombie ou au Venezuela, car ils étaient prétentieux.» Pour la petite histoire, il reconstitue leur brouille à propos de… Johnny Hallyday : «Tous les deux voulaient le prendre sous tutelle, pour capter sa fortune ou l’utiliser comme prête-nom. Ils ont fini par s’entre-tuer pour ce motif et quelques autres.» Fauré considérait Johnny comme sa «plus belle prise de guerre» dans le microcosme de la coke. Mais lui gardera un chien de sa chienne après que le chanteur l’a balancé sans vergogne aux Stups, contre sa propre immunité.

Notre voyou prétend n’avoir jamais balancé, lui, du moins jusqu’à ce livre. «Si vous le voulez bien, j’attends votre version des faits s’agissant des deux chèques de M. Chirac rédigés à votre ordre. Je vous invite à bien réfléchir avant de répondre» : sollicitation d’une juge d’instruction parisienne en 1986, hors procès-verbal. Tempête sous un crâne à l’issue de laquelle Gérard Fauré évoquera une dette de jeu au backgammon… Dans son bouquin, l’explication est tout autre – «J’avais dû travestir la vérité.» S’il ne peut attester que l’ex-président prenait de la coke, il évoque son penchant pour les femmes… Pour l’anecdote, les deux chèques en question feront l’objet d’une rapide opposition de leur signataire. «Chirac, dont j’avais admiré la prestance et même les idées politiques, s’est avéré mauvais payeur.»

Hommage

Ce livre-confession est une authentique plongée dans le commerce de la drogue. Notre trafiquant, dix-huit ans de prison au compteur, connaît son produit : «Aucune coke ne ressemble à une autre. Certaines, comme la colombienne, vous donnent envie de danser, de faire l’amour, mais rendent très agressif, parano et méfiant. La bolivienne rend morose, triste, et pousse parfois au suicide. La meilleure est la péruvienne, qui augmente votre tonus, votre joie de vivre et pousse à la méditation, au questionnement. La vénézuélienne a des effets uniquement sur la performance sexuelle. Les autres, brésilienne, chilienne ou surinamienne, ne sont que des pâles copies.» Son mode de transport aussi : dans le ventre d’une chèvre, elle-même logée dans l’estomac d’un boa que les douaniers, à l’aéroport d’arrivée, prendront soin de ne pas réveiller. Puis, une fois le coup du boa connu des gabelous, le ventre d’un nourrisson – une technique brésilienne consistant à empailler un bébé mort pour le maintenir en bon état, et ainsi faire croire qu’il dort au moment de passer la frontière…

Le livre s’achève sur cet hommage indirect à la police française : lors d’une perquisition à son domicile, 10 des 15 kilos de cocaïne disparaissent, tout comme 90 % des 300 000 euros logés dans un tiroir. «Je n’ai pas pensé un seul instant me plaindre de la brigade du quai des Orfèvres, dans la mesure où les vols qu’elle commettait chez moi ne pouvaient qu’alléger ma future condamnation.»

(1) Nouveau Monde, 224 pp., 17,90 €.

photo Rémy Artiges pour Libération

Renaud Lecadre

 

https://www.liberation.fr/france/2018/10/25/gerard-faure-pasqua-ne-pouvait-quand-meme-pas-se-mouiller-pour-un-meurtrier_1687888

Gérard Fauré : «Pasqua ne pouvait quand même pas se mouiller pour un meurtrier»

 

Par Renaud Lecadre — 25 octobre 2018 à 21:06

 

L’ex-trafiquant Gérard Fauré, qui a passé dix-huit ans derrière les barreaux, multiplie les anecdotes dignes d’un thriller.

 

  • Gérard Fauré : «Pasqua ne pouvait quand même pas se mouiller pour un meurtrier»

Figure du trafic de drogue, Gérard Fauré raconte ses activités à Paris dans les années 80, où il fournissait de la cocaïne à de nombreuses célébrités.

Vous êtes toujours en vie. C’est de la chance ?

Non, pas de la chance. Mon talent de diplomate, de beau parleur. La parole donnée, la correction avant tout. Un jour, un flic me mettait des coups de Bottin dans la gueule pour une histoire de meurtre. Puis m’a relâché faute de preuve en me disant : «Tu as été correct !» Une autre fois, j’avais deux équipes sur le dos, des Gitans et des Kabyles. Heureusement, les flics m’ont arrêté avant eux… Donc un peu de chance, quand même.

A lire aussiGérard Fauré, une clientèle haut de came

L’OAS vous a également bien protégé…

Ils m’ont sorti de prison en Espagne, mitraillettes à la main.

Charles Pasqua aussi ?

Il avait pas mal de comptes à régler. En échange, il nous donnait des plans d’un braquage, les clés de la banque… Mais ce n’était pas toujours garanti : un jour, on fait un coup, croyant comme des cons que tout était bordé, mais une tripotée de flics nous attendait à la sortie.

Apportait-il une garantie policière ?

Oui et non. Pasqua ne pouvait quand même pas se mouiller pour un meurtrier.

Johnny Hallyday était, selon vous, tenu par le milieu dans les années 80…

J’en suis sûr. «Francis le Belge» me l’a raconté : la bande à Tony Zampa rackettait Johnny. Belge comme lui, Francis va le voir : «Lâche-le !» L’autre : «Jamais !» C’est là que les deux clans sont entrés en guerre, à propos de Johnny Hallyday, même s’il y avait peut-être d’autres raisons.

Renaud Lecadre

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9rard_Faur%C3%A9

  1. Renaud Lecadre, « Gérard Fauré : Pasqua ne pouvait quand même pas se mouiller pour un meurtrier », Libération « L’ex-trafiquant Gérard Fauré, qui a passé dix-huit ans derrière les barreaux, multiplie les anecdotes dignes d’un thriller »,‎ 25 octobre 2018 (lire en ligne [archive])

Références radiophoniques

Références vidéographiques

Références bibliographiques

  1. Fauré et Perltereau 2018, p. 41, chap 5 « L’Espagne, ma deuxième patrie » : […] Un problème de taille que j’eus avec le général Oufkir. […] Ce dernier, après avoir eu vent d’une liaison que j’entretenais avec sa femme du côté de Marbella [lire en ligne [archive]]

Liens externes

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Des Chinois de Belleville, à Paris

Pour la plupart, comme déjà vu, parmi les Chinois installés dans la capitale, ce sont les derniers arrivés, en provenance directe de Chine, plus particulièrement de la région de Wenzhou, une ville côtière qui se trouve au sud de Shanghai, à une distance de 367,54 km à vol d’oiseau et 463,15 km par la route.

Il suffit de poursuivre cette route longeant la côte en direction du Sud pour arriver à Fuzhou, à 318,46 km de distance, ou 254,70 km à vol d’oiseau.

Fuzhou se trouve en fait à mi-distance entre Shanghai et Hong Kong : 611 km de la première à vol d’oiseau (780 km par la route) et 670 km de la seconde à vol d’oiseau.

A titre de comparaison : les distances de Brest à Paris sont de 505,05 km à vol d’oiseau et 589,62 km par la route, et celles de Marseille à Paris de 660,68 km à vol d’oiseau et 774,30 km par la route.

Mais à l’échelle de la Chine, c’est peu :

 

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Petites visites du quartier d’élection de ces Chinois à Paris, d’abord en 2015, puis en 2012, toujours avec le même guide, Donatien Schramm – il n’est actuellement plus question de leurs manifestations à base de revendications sécuritaires de 2010 et 2011 :

 

http://boui-boui.com/visite-belleville-la-chinoise/

« Belleville la Chinoise »

 

20 novembre 2015

  • Des Chinois de Belleville, à Paris dans Corruption IMG_8632-940x627
    Fruits et légumes exotiques d’une superette asiatique.

 

Balade instructive sur Belleville et ses communautés chinoises.

Qui sont les Chinois de Belleville ?
D’où viennent-ils, comment se sont-ils installés,
quelle est leur histoire ?

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la communauté sans jamais oser le demander, suivez-moi dans “Belleville la Chinoise” !

J’habite dans ce quartier, je le vis quotidiennement, j’y fais mes courses et me régale dans les nombreuses cantines qui s’y cachent. Je lui connais beaucoup d’histoires et d’attraits, et c’est pourquoi je souhaite, pour notre première balade ensemble, vous emmener dans le bas-Belleville.

Ancien faubourg populaire et ouvrier, son histoire est intrinsèquement liée à l’immigration. De nombreux migrants y sont arrivés tour à tour : Polonais, Arméniens, Juifs, Tunisiens, … et depuis la fin des années 70, les Chinois y résident et y prospèrent. Mais qui sont-ils et d’où viennent-ils précisément ?

“Vous avez votre passeport en poche?
Embarquement immédiat pour un bout de Chine à Paris.”

Pour cette visite spéciale “la Chine à Belleville”, j’ai fait appel à Donatien Schramm : un fin connaisseur de la culture chinoise, un incontournable du quartier et grand « tisseur de liens ».

Il ne se passe pas une seconde sans que Donatien ne dise « Bonjour » – ou le plus souvent « Nǐ hǎo » -, à l’un de ses amis du voisinage. Je me rends vite compte qu’il adore serrer des mains, envoyer des sourires et avoir un mot pour chacun. Il plaisante en me disant “Tu vois, je suis un peu le maire de Belleville !”.

Amoureux de la Chine et de sa culture,  habitant Belleville depuis plus de 25 ans, Donatien est très intégré dans la communauté chinoise. Il a monté l’association Chinois de France, Français de Chine, qui « aide les Chinois à apprendre le français, et propose aux Français de découvrir la culture chinoise et ses particularités ». Marié à une Française d’origine chinoise, il se sent plus Chinois qu’elle et se félicite d’être appelé parfois « le dragon blanc ».

Extrait de mon carnet de voyage à Paris.

Extrait de mon carnet de voyage à Paris

Rendez-vous près du kiosque à journaux où Donatien, plaisantin, tente de me faire lire les titres des quotidiens chinois. Évidemment, je ne suis pas comme lui – à pouvoir décoder tous les sinogrammes -, en riant, nous débutons notre voyage.

Donatien me donne un mini-cours d’histoire de l’immigration chinoise en France, avec sous les yeux une carte de Chine. La présence chinoise à Paris date de plus d’un siècle et notre capitale a vu arriver plusieurs vagues d’immigration.

L’immigration chinoise à Paris : les différentes arrivées.

La première vague date de la Grande Guerre ; manquant de main-d’oeuvre, la France est allée en Chine chercher ouvriers et travailleurs agricoles pour remplacer ceux partis sur le front. Après le dur labeur puis l’aide à la reconstruction de notre pays, plusieurs milliers de Chinois sont restés en France, et se sont installés près de la Gare de Lyon -à  L’Ilot-Chalon, rasé dans les années 70 -, puis dans le Marais.

Ces Chinois étaient majoritairement une communauté dite de colporteurs, originaires de la province de Zhejiang appelés Wenzhou. Très vite ils ont commencés à travailler pour (puis avec) la communauté juive – majoritairement des grossistes dans le quartier des Arts et métiers – d’où leur installation historique dans le Marais.

La deuxième vague, c’est l’arrivée des Teochew – grande diaspora de chinois vivant depuis longtemps au Vietnam, au Cambodge et au Laos. Les premiers Indochinois arrivèrent en France après 54-55, puis les seconds lors de la guerre du Vietnam. “ Cette communauté est lettrée, d’un certain niveau social et culturel, bien intégrée à la communauté française de l’ex-Indochine. Ici, en France, malheureusement, leurs diplômes et compétences ne sont souvent pas reconnus. Très communautaires et isolés de fait, ils ont décidé de reproduire un bout de leur Asie dans le 13ème arrondissement, afin de “vendre de l’exotisme” mais surtout pour perpétuer leur traditions et mode de vie.  Ils se rassemblèrent donc pour ouvrir des commerces : des chinoiseries, des marchés exotiques, des restaurants, des herboristeries… ”

Ensuite, arrivent les tristement célèbres « boat-people », ces Chinois et Indochinois qui fuient par bateaux les régimes communistes. Arrivés à Paris, ils s’installent en grande partie dans le XIIIème arrondissement, dans les grandes tours vides du “triangle d’or”, entre l’avenue de Choisy, le boulevard Masséna et l’avenue d’Ivry.

La troisième vague d’immigration est plus récente, son origine géographique différente et son rang social également. “ Les nouveaux migrants chinois viennent du Nord de la Chine, on les appelle les “Dongbei” (Nord-Est en Mandarin) et viennent ici pour “tenter leur chance”. Contrairement aux précédentes arrivées, ce sont des gens assez isolés et pour beaucoup des femmes seules. Les Dongbei sont éparpillés dans tous les quartiers chinois de Paris et ont plus de mal à s’intégrer. Ne bénéficiant pas de l’entraide qui existe fortement dans les autres communautés, ils acceptent des petits boulots, sont souvent précaires et généralement assez mal-vus des Chinois eux-mêmes. ”

Rue de Belleville et enseignes Wenzhou

Qui sont “les Chinois” de Belleville ?

Donatien m’interroge :
“C’est quoi pour toi les Français ?”
“Euh…ça dépend.”
“Bah voilà, les Chinois c’est la même chose !

Les Chinois sont loin d’être tous pareils, ils viennent de régions différentes et ne sont donc pas une communauté homogène. À Belleville il y a des Wenzhou, des Chaozhou, des Dongbei, ils sont en France depuis des générations ou depuis au moins une décennie, ils sont réfugiés politiques ou migrants économiques, ils n’ont pas la même origine : donc parler “des Chinois”, ça ne veut pas dire grand chose.”

Belleville, à cheval sur 4 arrondissements (le 20ème, le 19ème, le 10ème et le 11ème), est très cosmopolite. Différentes communautés y cohabitent et de nombreuses langues y sont parlées ; c’est “Babel-ville” pour beaucoup.

À la fin des années 70, avec l’ouverture politique de la Chine, c’est une nouvelle vague importante d’habitants de Wenzhou – ville portuaire au sud de Shanghai et immense région – qui arrive dans le quartier de Belleville. A cette époque, subissant une forte démolition d’immeubles vétustes puis une restructuration importante, Belleville est réagencé avec des tours HLM et une multitude de locaux commerciaux à reprendre. Les Wenzhou arrivants ont déjà famille et connaissances à Paris, c’est une communauté très soudée et c’est tout naturellement qu’ils se mettent à travailler dans la confection du cuir et dans la restauration. En 1978 s’ouvre d’ailleurs le premier restaurant chinois à Belleville : actuellement le Guo-Min, à l’angle de la rue de Rampal et la rue de Belleville. D’après Donatien, les Wenzhou forment la communauté la plus importante de Belleville, ils y sont majoritaires et de nombreux restaurants de Belleville affichent fièrement cette appartenance.

Wenzhou resto Belleville

Dans les années 80 c’est l’arrivée des Teochew, des Chinois d’Indochine, pour la plupart commerçants et déjà installés dans le 13ème, qui emménagent à Belleville. D’où l’apparition de nombreuses cantines vietnamiennes où les banh-mi sont délicieux et des restaurants où le “Pho” est la soupe mise à l’honneur.
Resto chinois vietnamiens

Les derniers Chinois à arriver à Belleville sont les Dongbei, essentiellement des femmes et des hommes du Nord-Est de la Chine, âgés de 40 à 50 ans.  “La plupart licenciés d’entreprises industrielles d’État, ils viennent en France pour se  créer une nouvelle vie ”. D’après Donatien, ils sont issus d’une classe moyenne, la plupart des femmes sont mariées mais souvent séparées avec un ou plusieurs enfants. Ces Dongbei n’ont pas le soutien d’une diaspora déjà installée à Paris et leur intégration est de ce fait plus difficile. Placés chez des commerçants ou travaillant comme ouvriers, les Dongbei ont du mal à survivre à Paris. Contrairement à d’autres communautés chinoises qui cultivent la discrétion, beaucoup de femmes Dongbei sont connues pour exercer le plus vieux métier du monde sur les trottoirs de Belleville.

Oui, les Chinois de Belleville sont bien d’origines diverses !
Il y a plusieurs communautés, qui ne se côtoient que très peu, sauf parfois au moment des repas. Dans la rue de Belleville, on remarque une division qui émane de ces vagues d’immigration. Côté 20 ème arrondissement, les nombreux restaurants Wenzhou se succèdent et partagent le trottoir de droite avec des cafés kabyles et boulangeries tunisiennes tandis que le côté 19ème arrondissement est plutôt dédié aux commerçants d’Asie du Sud-Est. Dans le 10ème s’ouvrent des boui-boui chinois originaires du Nord-Est de la Chine.

Paris est la seule ville au monde où il y a plusieurs quartiers chinois !

  • Le quartier d’Arts & Métiers, le plus ancien quartier chinois de Paris, où se situent les maroquineries, les ateliers de fabrication de bijoux, etc.
  • Le 13ème arrondissement, les Olympiades : le plus connu et pourtant le moins chinois! Donatien explique que la communauté chinoise du 13ème est en fait une communauté d’Asie du Sud-Est. C’est à dire des chinois immigrés depuis parfois plus de 4 siècles au Laos, au Vietnam, et au Cambodge.
  • Belleville, mise en lumière dans cette « balade à Belleville la Chinoise ».

Il y a aussi quelques communautés chinoises dans les quartiers de La Chapelle, Crimée, Faubourg-St Martin, mais aussi en banlieue comme à Aubervilliers, Pantin, Bagnolet, Bobigny…

 

http://www.africultures.com/php/?nav=article&no=10903

Un été à Belleville : le quartier chinois Un mercredi au cœur du Belleville chinois

 

Noémie Coppin

24|07|2012

Installée dans le quartier de Belleville à Paris, la rédaction d’Afriscope, le magazine d’Africultures, a choisi de vous faire découvrir dans cette nouvelle série estivale, cet espace multiculturel. Chaque semaine, aux côtés des habitants, découvrez ce quartier au quotidien bouillonnant.

 dans Crime

Belleville, quartier historique d’immigration, à cheval sur le 10e, 11e, 19e et 20e arrondissement. Les vagues d’immigration juive d’Europe de l’Est puis maghrébine sont aujourd’hui relativement connues. Mais l’histoire du peuplement chinois dans ce quartier populaire reste encore méconnue. Or, sur ses 60 000 habitants, Belleville compte près de 20 000 Chinois. Un habitant sur trois ! Cela vaut bien une petite balade…

45 rue de Tourtille, près du métro Belleville. Les vitres d’une petite maison affichent leurs caractères chinois. C’est le local de Chinois de France – Français de Chine, association franco-chinoise qui propose des cours de langue, de calligraphie, de kung-fu ou de cuisine des raviolis… C’est Donatien Schramm, sympathique barbu à lunettes, qui l’a créée, en 1998 : « Quand j’ai rencontré ma femme, d’origine chinoise, j’ai voulu comprendre pourquoi ses parents, qui ne parlent pas un mot de français ni de mandarin, qui n’ont jamais fait d’études, ont immigré en France en 1959″. Son but est alors de brasser les populations du quartier, de provoquer du débat : « Deux fois par semaine, il y a des cours mélangeant français et chinois sur un thème. Une fois par mois, on organise un thé/dialogue, on participe aux fêtes de quartier… »

Une immigration de travailleurs
Nous quittons les bancs et le tableau blanc de l’association pour rejoindre la terrasse du café voisin. Pas une minute ne passe sans que Donatien ne dise bonjour à l’un de ses amis ou ne lance une blague. « Je suis un peu le maire de Belleville ! », plaisante-t-il, en donnant une accolade au prof de Kung-fu de l’association, qui passe par là. Bien plus qu’un maire, Donatien est un fin connaisseur de l’immigration chinoise en France. Il raconte l’arrivée des premiers Chinois à Belleville, des colporteurs originaires de Qingtian, région montagneuse à 400 kilomètres au sud de Shanghai : « Les premiers sont arrivés à Paris en 1 888 et ont ouvert des magasins du côté de la gare de Lyon ». Puis, avec la guerre de 14-18, la France a dû combler son besoin de main-d’œuvre pour faire tourner les usines, désertées par les hommes partis au front. « Les colonies n’ont pas suffi, et 140 000 travailleurs ont été recrutés en Chine, notamment autour de Shanghai. 3 000 d’entre eux étaient des proches des colporteurs Qingtian ». Ces hommes seuls arrivent en France en 1917, dans la perspective de gagner de l’argent, puis sont rejoints dès le début des années trente par d’autres hommes du port voisin de Wenzhou. Au milieu des années soixante-dix, la Chine sort de plusieurs décennies de fermeture. Mao est mort, la page du grand bond en avant et de la révolution culturelle est tournée. « On peut quitter le pays à condition d’avoir de l’argent. Mais n’ont de l’argent que ceux qui ont de la famille à l’étranger, notamment à Paris. Ce sont donc les familles des colporteurs Wenzhou et Qingtian qui arrivent de façon massive dans les années soixante-dix ». Ils vont s’installer à Belleville, quartier qui offre de nombreux logements, ateliers et magasins vides, quittés par les juifs séfarades dès qu’ils en ont eu les moyens ou expropriés lorsque de la réhabilitation du quartier. Il y a aussi les « Chinois d’Indochine », qui arrivent à la fin de la guerre du Vietnam, du Laos, de la prise de pouvoir par Pol Pot au Cambodge. Ces Chinois sont francophones, ils connaissent l’administration française, et ils vont former, en arrivant, le très visible et exotique quartier chinois du 13e arrondissement. Certains, faute de place, s’installeront à Belleville alors en pleine rénovation et ouvriront des boutiques proches du métro.

Les Chinois vont peu à peu racheter les commerces maghrébins. Les Tunisiens et les Algériens qui étaient installés sur l’axe Faubourg du Temple-Belleville sont forcés de reculer vers Couronnes, de part et d’autre du boulevard. Les magasins discount d’un groupe tunisien, qu’on pouvait trouver tout le long de cet axe, cèdent alors la place à d’immenses supermarchés chinois. C’est tout un volant économique et immobilier du quartier qui est aujourd’hui tenu par des Chinois.

Une immigration féminine
Plus récemment, une nouvelle immigration chinoise est apparue. Les Dongpei, originaires des grandes villes du Nord-Est de la Chine. « Ce sont surtout des femmes, touchées par les bouleversements économiques en Chine dans les années quatre-vingt-dix. Des anciennes travailleuses du textile ou de la sidérurgie. Sans réseau d’entraide familiale comme celui des Wenzhou, elles se retrouvent isolées. Au mieux, elles deviennent nounous ou trouvent de petits jobs lorsqu’elles ont des papiers. Mais la plupart se prostituent ». Parce qu’elles donnent une mauvaise image de la communauté, elles sont méprisées par les autres chinois. Et cela pèse dans la vie des femmes chinoises du quartier, comme l’explique Victoria Chu, coquette interprète née à Taiwan et vivant à Paris : « Avant, j’avais les cheveux longs, et à chaque fois que je venais à Belleville, dès que je m’arrêtais cinq minutes au carrefour, on me demandait, en chinois, Ni hao ! Duoshao qian ? (C’est combien ?) ».

Le sentiment d’insécurité des Chinois à Belleville
Un sujet polémique depuis leurs deux manifestations en 2010 et 2011, contre des agressions récurrentes. Selon Donatien, la lecture en termes de clivage ethnique n’est pas la bonne. « Il s’agit avant tout d’un problème social. Comme tout quartier populaire, Belleville est touché par la délinquance, la drogue. Certains Chinois en sont victimes, mais pas exclusivement. Les cibles sont les personnes les plus fragiles : les femmes seules, les petites vieilles, les prostituées ». Cela dit, certaines habitudes culturelles chinoises en font des cibles privilégiées : « ils sont souvent commerçants, drainent d’importantes sommes d’argent, préfèrent le liquide à la carte bancaire, et ne vont pas souvent porter plainte, soit parce qu’ils sont sans-papiers, soit parce qu’ils ne parlent pas bien français ». C’est le cas de la souriante Zheng Chunying, qui apprend le français avec Donatien depuis 4 ans. De Wenzhou, elle est arrivée à Belleville il y a 13 ans, pour rejoindre son mari et sa fille : « Je me suis fait voler mon sac, ma fille aussi une fois. Dans la rue, j’ai appris à être vigilante, à me méfier de tout le monde. Mais je n’ai pas été porté plainte car je ne parlais pas assez bien français ». Donatien rebondit : »Parfois, c’est du bon sens. Quand la patronne d’un restaurant sort à minuit, tire le rideau de fer avec la recette de la journée à la main, dans une enveloppe, il n’est pas étonnant qu’elle se fasse agresser, et cela n’a rien à voir avec le fait qu’elle soit chinoise ». Cela dit, les deux manifestations, exclusivement composées de Chinois, n’ont pas été ouvertes à d’autres communautés, qui auraient pu elles aussi s’estimer victimes d’agressions. La revendication était alors clairement ethnique, témoignant d’un profond malaise dans le quartier. « Les Chinois sont comme les autres, ils sont souvent racistes. Face à un problème récurrent, beaucoup choisissent la facilité de la lecture en termes ethniques. Je pense que c’est plus compliqué que cela », explique Donatien.

Le vivre-ensemble au quotidien
Pour Donatien, le quartier vit très bien sa multiculturalité : « On voit se côtoyer dans nos cours Thierry le Réunionnais, Rachelle l’Antillaise, Yannick le Guadeloupéen, Latifa l’arabe, et ils s’en fichent de qui est qui. Ce qu’ils veulent, c’est apprendre le chinois, ensemble. Là, on prend un café dans un bar tenu par un kabyle, mais on s’en fiche qu’il soit arabe. C’est Ali, il est sympa et c’est tout ce qui importe ». Jiang Chaimei, cheveux courts et sourire discret, membre du bureau de l’association, hoche la tête. Elle est arrivée ici pour rejoindre sa belle-sœur en 2001, avec son fils aîné. Mais Lucie, la petite dernière de 8 ans, est née ici. « Dans mon immeuble, je croisais souvent une voisine, Nadia. Lucie lui disait toujours bonjour alors un jour, elle nous a invités à manger. Quand j’ai eu mon cancer du sein, elle a été très présente, elle m’a servi d’interprète. Si je vais mieux aujourd’hui, c’est un peu grâce à elle ». C’est cela aussi, le vivre-ensemble à Belleville.

 

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/07/02/01016-20100702ARTFIG00573-la-revolte-des-chinois-de-belleville.php

La révolte des Chinois de Belleville

 

  • Par Cyril Hofstein
  • Mis à jour le 02/07/2010 à 17:42
  • Publié le 02/07/2010 à 16:41
C'était le 20 juin dernier. Une grande première : près de 10 000 immigrés asiatiques défilent dans les rues de Belleville. Les jeunes, qui portent des tee-shirts proclamant leur attachement à ce quartier de la capitale, demandent à la France de les protéger. (Fanny Tondre)

 

20090523PHOWWW00183 dans FolieChinatown-sur-Seine est en ébullition. De nombreuses associations d’immigrés de ce quartier multiethnique de la capitale sont mobilisées contre des bandes qui les détroussent et les terrorisent. Reportage dans une communauté qui ne veut plus être discrète et qui réclame justice.

Longtemps, ils ont préféré le silence. Puis, tout à basculé. Les Chinois de Belleville sont descendus dans la rue. Pour la première fois, la communauté étrangère la plus discrète de la capitale a choisi la pleine lumière. Le 20 juin 2010, plus de 10 000 personnes, majoritairement d’origine asiatique, se sont rassemblées pour protester contre l’insécurité qui gangrène le quartier. Sur les banderoles déployées et les tee-shirts édités spécialement pour l’occasion, de nombreux slogans consensuels imprimés sur fond bleu-blanc-rouge:«Sécurité pour tous», «Belleville quartier tranquille», «Halte à la violence » ou encore « J’aime Belleville».Pacifique mais tendu, le cortège, dont l’ampleur sur le boulevard de la Villette a autant surpris ses organisateurs que les pouvoirs publics, a finalement dégénéré en affrontements avec les gendarmes mobiles, alors que les manifestants commençaient à se disperser. Comment en est-on arrivé là?

En fait, cela fait plusieurs années que les Chinois, de leurs propres aveux, subissent la loi des bandes ultraviolentes qui écument les quatre arrondissements de Belleville (Xe, XIe, XIXe et XXe). Mais le point de non-retour a été franchi dans la nuit du 1er au 2 juin 2010, à l’occasion d’un mariage au restaurant Le Nouveau Palais de Belleville, un des lieux emblématiques des grandes fêtes de la communauté chinoise de Paris et de sa banlieue. Alors que les invités commençaient à partir, vers minuit, cinq personnes ont été agressées coup sur coup par des jeunes des cités voisines qui les attendaient à la sortie. L’enjeu? Voler les enveloppes rouges qui, traditionnellement, contiennent les sommes d’argent en espèces offertes aux invitants.

Au moment de la dispersion de la manifestation du 20 juin 2010, des affrontements ont opposé les forces de l'ordre à de jeunes Chinois qui tentaient d'empêcher le vol à l'arraché d'un sac à main. (Fanny Tondre) Au moment de la dispersion de la manifestation du 20 juin 2010, des affrontements ont opposé les forces de l’ordre à de jeunes Chinois qui tentaient d’empêcher le vol à l’arraché d’un sac à main. (Fanny Tondre)

 

Devant la violence des attaquants, le garde du corps chinois d’un commerçant, qui portait une arme à feu, aurait poursuivi l’un des agresseurs présumés, le blessant de deux balles dans les jambes, avant d’être arrêté par la police, puis écroué. De son côté, le jeune voleur blessé a été hospitalisé, puis, selon la rumeur, relâché. Un geste qui a provoqué un véritable électrochoc à Belleville. «Je suis vraiment triste et je ne comprends pas comment tout cela a pu arriver, assure, très émue, la soeur du tireur présumé.Mon frère est quelqu’un de très calme. Jamais il n’aurait fait cela s’il n’avait pas cru sa propre vie ou celle d’un proche vraiment menacée.» Héros qui s’est enfin dressé contre la violence, pour certains, victime d’un système injuste, pour d’autres, ou tête brûlée, le garde du corps est devenu le symbole d’une communauté à bout de nerfs.

«C’est l’agression de trop dans une atmosphère de plus en plus délétère entre communautés, explique un policier de Belleville, spécialiste de l’immigration chinoise. Cela fait des mois que plusieurs associations asiatiques tirent la sonnette d’alarme auprès des services de police et des représentants de la Ville et de l’Etat. En vain. Dans ce contexte, des jeunes issus de la diaspora chinoise ont diffusé via internet des propos hostiles à l’encontre des populations maghrébines et afro-antillaises, assimilées de façon générale aux agresseurs qui s’en prennent aux Chinois. Il est plus que temps de trouver des solutions. Belleville est en ébullition.»

Derrière les néons des restaurants, les petites boutiques bruyantes et les tables accueillantes des cafés de la rue de Belleville, où les bobos s’efforcent de retrouver le Paris rêvé de Mistinguett et de Ménilmuche, l’image d’Epinal du quartier multiculturel et ouvert commence à se fissurer. Pourtant, dans la chaleur suffocante de ce début d’été, chacun s’efforce de tenir le même discours et joue la carte de l’apaisement. La consigne semble être la même:«Ne pas dresser une communauté contre une autre ni stigmatiser qui que ce soit. Il faut vivre ensemble, Français et immigrés», comme le martèle Zhao Yunang, porte-parole de la puissante Association des Chinois résidant en France, à l’origine de la manifestation du 20 juin. Mais, quand la nuit tombe sur le Belleville des ruelles et des places désertes, la tension remonte brusquement.

«En France, il n’y a pas de justice pour les victimes»

Cheng-Chi habite depuis six ans à Belleville. Elle a déjà subi deux agressions. Un traumatisme qui la hante. (Fanny Tondre) Cheng-Chi habite depuis six ans à Belleville. Elle a déjà subi deux agressions. Un traumatisme qui la hante. (Fanny Tondre)

 

«Nous n’en pouvons plus, tout simplement. Il faut que la police fasse son travail, explique Weiming, un commerçant qui vient d’ouvrir une nouvelle enseigne dans l’une des nombreuses rues traversantes du quartier. Cela fait des années que les Chinois, mais aussi les autres habitants, sont victimes d’agressions de plus en plus violentes. Nous vivons dans la peur. Il faut que cela s’arrête. La manifestation du 20 juin a été exemplaire. Mais, à la fin du cortège, un jeune a essayé de voler un sac à main. Alors, certains se sont défendus et l’ont livré aux forces de l’ordre qui, sans réfléchir à la situation, ont utilisé des gaz contre les Chinois tout en laissant partir le voleur. Ce n’est pas normal que ceux qui pourrissent la vie du quartier s’en tirent en toute impunité. Il n’y a pas de justice en France.»

Une impression partagée par de nombreux Chinois. Au point que des rumeurs de création d’une milice d’autodéfense circulent actuellement dans le quartier. Un peu comme en 2001, quand, après l’agression mortelle d’un Chinois de Belleville par des bandes venues des cités de l’Orillon (XIe) et de Rébeval (XIXe), la presse communautaire avait spéculé sur la mise en place de groupes de protection.

«Il faut vraiment garder la tête froide, assure Donatien Schramm, à l’origine de l’association culturelle Chinois de France, Français de Chine. Ces histoires de milices ne sont que des rumeurs. A mon avis, l’explication de la situation par des critères ethniques ne tient pas du tout. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que les Chinois constituent une proie idéale pour des bandes de jeunes désoeuvrés, de plus en plus mobiles et organisés. Les voleurs cherchent d’abord de l’argent facile, c’est tout. Ils ne ciblent pas les Chinois parce qu’ils sont Chinois. Il ne faut pas tout confondre. Il n’y a pas de guerre ethnique à Belleville.»

Reste que les bandes ont bien étudié le profil de leurs victimes. Pourquoi, en effet, s’en prendre plus particulièrement aux Chinois? Ils comptent tout simplement sur le fait que, certains étant en situation administrative irrégulière, ils n’ont pas de compte en banque et reçoivent leur salaire en espèces. Sans papiers, ils ne vont pas non plus prendre le risque de porter plainte auprès de la police… Si l’on ajoute la barrière de la langue, la méconnaissance des lois françaises et les cadeaux en argent liquide offerts traditionnellement pour les fêtes, les voilà placés au rang de victimes idéales que l’on peut dépouiller presque sans risque. Ainsi, à quelques heures d’intervalle le même jour de la semaine dernière, entre 4 h 45 et 7 heures du matin, pratiquement en face du bar Le Vieux Saumur, rue de Belleville, un couple, puis une jeune femme, tous d’origine chinoise, ont été agressés à coups de boules de pétanque, puis détroussés par la même bande.

Face à la violence, les maires s’avouent démunis

Prise en otage par des bandes de jeunes ultraviolentes, la population de Belleville le quartier parisien aux 80 nationalités veut vivre en toute sécurité, comme Weiming (au centre), qui tente de fédérer tous les habitants de sa rue. (Fanny Tondre) Prise en otage par des bandes de jeunes ultraviolentes, la population de Belleville le quartier parisien aux 80 nationalités veut vivre en toute sécurité, comme Weiming (au centre), qui tente de fédérer tous les habitants de sa rue. (Fanny Tondre)

 

«Il n’existe pas de statistiques fiables du nombre d’agressions », constate Frédérique Calandra, maire (PS) du XXe arrondissement, qui a participé à la manifestation du 20 juin et lancé, avec les trois autres maires des arrondissements de Belleville, un comité de pilotage avec la communauté chinoise. Elle explique:«Mais il est clair que les Chinois sont victimes d’une délinquance opportuniste. Je ne crois pas au caractère raciste des agressions. Le plus important désormais, c’est de résoudre la question de l’accès au droit et de favoriser la compréhension du système de l’administration et de la justice en France. Dans le cas du phénomène de bande, il est évident que nous manquons d’outils judiciaires adaptés. Il faudrait imaginer des peines de substitution à la prison pour les délinquants, comme des travaux d’intérêt général ou un éloignement du quartier. Mais, pour l’heure, nous sommes démunis.»

Un sentiment d’impunité qui contribue à envenimer la situation. D’autant plus que la communauté chinoise de Belleville ne parle pas d’une seule voix. Plus d’une quarantaine d’associations de commerçants ou rassemblant des acteurs de la vie culturelle tentent d’établir un dialogue. Et les pouvoirs publics ont parfois du mal à identifier le bon interlocuteur. «Mais tout va changer, promet Weiming. Nous avons l’intention de porter plainte systématiquement après chaque agression. Et nous allons créer une fondation pour les victimes. Maintenant, plus personne ne pourra nier le problème.» Le temps du mutisme est révolu.

LIRE AUSSI:

» Paris : la communauté chinoise dénonce l’insécurité

Affaire Hervé Gourdel : comment l’armée algérienne traque les terroristes

http://www.courrierinternational.com/article/2014/10/13/comment-l-armee-algerienne-a-identifie-l-assassin-de-gourdel?page=all

REPORTAGE Comment l’armée algérienne a identifié l’assassin de Gourdel

 
Les autorités algériennes ont révélé le 11 octobre l’identité du terroriste qui a décapité Hervé Gourdel. Il s’agit de Kherza Bachir, originaire d’Alger, et qui a à son actif de nombreux assassinats. L’armée algérienne poursuit sa traque en Kabylie.

  • 13 octobre 2014
L'armée algérienne poursuit la traque des terroristes en Kabilye, le 10 octobre à côté du village de Aït Ouabane -AFP/Farouk Batiche
L’armée algérienne poursuit la traque des terroristes en Kabilye, le 10 octobre à côté du village de Aït Ouabane -AFP/Farouk Batiche
Le vent souffle fort sur le mont de Lalla Khedidja, en Kabylie, l’un des plus hauts pics d’Algérie. Une file interminable de véhicules militaires longe la route sinueuse qui relie Tizi Ouzou à cette montagne très prisée par les amoureux de la nature. A 560 mètres d’altitude, nous faisons notre première halte.Nous sommes à Tizi n’Kouilal. Une grande tente verte sert de QG au commandement de l’opération militaire lancée il y a trois semaines dans la forêt de Aït Ouabane, à la recherche du groupe terroriste Djound Al-Khilafa (Les soldats du califat), auteur de l’enlèvement et de l’assassinat [le 24 septembre] du ressortissant français Hervé Gourdel. Le dispositif mis en place est impressionnant. De la peinture noire sur le visage, le dos et la tête couverts d’herbes, les paras sont positionnés dans les coins les plus reculés.Formant une chaîne humaine, ils nous assurent le passage jusqu’au campement des terroristes. Avec nous, le commandant du secteur opérationnel de Tizi Ouzou, un colonel parachutiste, un homme de terrain qui cumule au moins deux décennies de lutte antiterroriste. Il connaît les coins et recoins de cette région comme sa poche. Durant tout notre voyage, il nous parle de la coopération de la population, de son patriotisme et de sa patience. « Cette région a déjà été nettoyée. Regardez bien le relief accidenté, à proximité des villages, à cheval entre trois wilayas, il y a de l’eau et une dense forêt pour les protéger. C’est une zone stratégique qui leur permet de voir de loin tout mouvement de l’armée. Avant même que nous arrivions, ils sont déjà très loin », explique le colonel.

Gourdel a emprunté ce chemin

Nous laissons nos véhicules pour entamer l’ascension, à pied, d’une ancienne route datant de l’époque coloniale, devenue piste, qu’empruntent les amoureux de cette montagne pour faire du camping. Les jeunes paras sont aux aguets. A gauche puis à droite, leurs kalachnikovs sont tout le temps en mouvement. Nous sommes déjà à plus de deux kilomètres. Des troncs d’arbre jonchent la route. « Ici, seuls les bergers s’aventurent et, dès qu’ils voient ces troncs d’arbre par terre, ils savent qu’il y a une chance sur deux pour tomber sur des terroristes. Gourdel et ses accompagnateurs ont emprunté ce chemin », explique le colonel.

Nous continuons à marcher sous les rafales de vent. Le paysage est féerique. Des sources d’eau douce, de la verdure à perte de vue, un panorama à couper le souffle. Nous arrivons devant un grand bassin en béton, qui récolte l’eau des entrailles du mont Lalla Khedidja, avant d’être déviée vers l’usine d’embouteillage située au pied de la montagne. Les parachutistes se mettent à genoux, en position de tir, les armes pointées pour certains vers le haut et pour d’autres vers les falaises. « C’est ici, devant ce bassin, que les terroristes ont enlevé Gourdel. Vers quelle destination l’ont-ils emmené ? Aucun des accompagnateurs n’a pu nous le dire. Cependant, ce qui est certain, c’est que l’endroit est à deux kilomètres seulement du campement du groupe », souligne l’officier.

Un véritable campement

Des appels radio brisent le silence. A quelques kilomètres, les paras viennent de trouver un obus Hawn, des jumelles et des engins suspects. « Ne faites rien, nous ne sommes pas loin de la zone », ordonne l’officier. Nous entamons la rude escalade d’un monticule. Bien camouflés, les paras sont partout. Sur les arbres, les rochers, dans les moindres coins exposés. Ils nous ouvrent le passage. Cela fait deux heures que nous marchons. Nous arrivons enfin à un vaste terrain, au milieu duquel se trouve un immense cèdre entouré de grosses pierres. « C’est ici que les terroristes ont tenu leur réunion d’allégeance à l’organisation Etat islamique (EI) », révèle l’officier. L’endroit semble avoir été déserté à la hâte.

De vieilles baskets noires, des chaussettes, des sous-vêtements sont accrochés aux branches des arbres. Non loin, une cuisinière improvisée avec une cuve métallique à l’intérieur de laquelle une lame de fer est tapissée de charbon. Des marmites noircies par la fumée, des cuillères et des plats, mais aussi de grandes quantités de semoule, de pâtes, d’épices, de farine, de lait en poudre jonchent le sol. Des espaces où sont étalés des cartons sont aménagés en dortoir, alors que des sachets noirs couvrent les branches pour se protéger de l’humidité et du vent.

Le lieu est un véritable campement avec des postes de garde bien positionnés pour surveiller tout mouvement de véhicules et de personnes à des kilomètres, permettant ainsi une retraite en cas de pépin. Une odeur nauséabonde se confond à celle que dégagent les branches calcinées. L’officier se retire pour répondre à un appel radio. Un de ses éléments a trouvé un téléphone portable dans lequel se trouvent de nombreuses photos prises sur les lieux.

Le groupe s’est dispersé dans la précipitation

Des notices de médicaments, surtout des anti-inflammatoires, des antidouleur (notamment pour l’estomac) et des antidépresseurs sont éparpillées un peu partout. « Ils ont tous été identifiés à l’exception de ceux qui filmaient et de ceux qui assuraient la garde et n’apparaissent pas sur la vidéo. La majorité d’entre eux sont des rescapés des années 1990 [la décennie noire, années de guerre civile], seuls quelques-uns, les plus jeunes, sont de nouvelles recrues et donc inconnus des services de sécurité. Ils sont venus de Boumerdès, Bouira et Bordj Bou Arréridj pour la réunion. D’où la quantité de produits alimentaires. Nous avons détruit 25 kg de sucre, 80 kg de semoule, autant de farine et des dizaines de litres d’huile sans compter les autres ingrédients. Ils ont dû préparer cela pour recevoir les invités à la réunion. Ils ont filmé la séance d’allégeance, qui n’a été diffusée qu’après la décapitation d’Hervé Gourdel. Sur cette vidéo, trois des auteurs de cet assassinat étaient présents et leur chef, Gouri [Abdelmalek Al-Gouri, alias Khaled Abou Souleiman, un homme recherché par les services de sécurité algériens et condamné par contumace en 2012 à la peine capitale], n’apparaît pas, mais c’était lui qui parlait. Sa voix a été identifiée par nos spécialistes », explique le commandant du secteur opérationnel de Tizi Ouzou.

Pour lui, le groupe s’est dispersé dans la précipitation. Et d’ajouter : « Ils sont pris entre deux feux. Les forces de sécurité d’un côté, le groupe de Droukdel [Abdelmalek Droudkel, alias Abou Moussab Abdelouadoud, chef local d'Aqmi , Al-Qaida au Maghreb islamique] auquel ils ont déclaré la guerre de l’autre. Des batailles rangées entre les deux belligérants ne sont pas à exclure, d’autant que parmi ceux qu’on voit sur la vidéo, il y en a qui n’ont pas vraiment coupé les liens avec leurs anciens compagnons. »

Les visiteurs étaient très nombreux

L’officier donne l’ordre de tout brûler, de ne rien laisser sur les lieux. L’ordre de quitter l’endroit est donné. L’artillerie doit détruire des engins suspects trouvés cachés sous les buissons. Les jeunes paras scrutent les alentours. Ils nous ouvrent le passage et nous suivent pas à pas. Nous reprenons le même chemin, mais avec une autre équipe, toujours camouflée avec des branchages sur la tête et le dos. La prudence est de mise.

« C’est grâce à la population que nous sommes arrivés à ce lieu. Elle a été très coopérative. Notre présence sur les lieux la réconforte et cela nous encourage beaucoup. Tous ces jeunes parachutistes qui prennent part à l’opération sont déterminés à ne quitter la région qu’une fois nettoyée. Ils ne reculent devant rien. Ils sont très courageux. Ils avancent sans peur sur un terrain qu’ils savent miné. Il faut leur reconnaître une abnégation et un engagement sans faille », lâche l’officier, en tapant sur l’épaule d’un de ses éléments, dont l’âge ne dépasse pas les 25 ans.

Poursuivant notre marche, il nous montre du doigt, deux villages, en contrebas de cette montagne : Aït Ouabane et Aït Allaoua. « C’est vrai que les terroristes ne s’attaquent pas à la population de ces villages. Cependant, leur activité a privé la région des revenus du tourisme. Avant, les visiteurs étaient très nombreux et faisaient travailler de nombreuses familles. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les gens ont peur de s’y aventurer », note le colonel.

Nous arrivons au QG. Pour le commandement, « il n’est pas question de laisser les bandes de criminels derrière nous. Avant que la première neige ne tombe, le groupe doit être totalement anéanti. C’est l’objectif assigné ». Les jeunes parachutistes font le va-et-vient. Certains viennent d’ajouter des couvertures dans leurs sacs à dos. Ils doivent assurer la relève et passer la nuit dans ces montages humides et froides. Cela fait trois semaines qu’ils n’ont pas quitté les lieux.

 

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/assassinat-d-herve-gourdel-ou-va-l-157936

Assassinat d’Hervé Gourdel : où va l’Algérie ? Sous l’oeil des services secrets algériens…

 

dimanche 12 octobre 2014

L’assassinat d’Hervé Gourdel le 21 septembre dernier a de nouveau braqué les regards vers l’Algérie. Ce n’est pas la première fois que des événements tragiques concernant des Français s’y produisent : et si tout un chacun se souvient de l’assassinat des 7 moines de Thibhirine en 1996 dans des conditions similaires (épisode toujours pas officiellement éclairci 18 ans plus tard), on se rappelle moins la mort tragique de Pierre Claverie évêque d’Oran le 1er août 1996 et bien d’autres homicides moins médiatisés

Affaire Hervé Gourdel : comment l'armée algérienne traque les terroristes dans Attentats RV1JPG-b7eaab7ea-4b3bd

L’histoire du meurtre perpétré dans les monts du Djudjura est curieuse, nous a-t-on dit. Hervé Gourdel a été enlevé non loin du col de Tizi N’Kouilal qui culmine à 1560 mètres le 21 septembre, 24 heures après son arrivée en Kabylie où il a été amené par Karim Oukara, alpiniste de 43 ans résidant dans le Nord de la France, près de Lille, qu’il a connu grâce aux réseaux sociaux. Leur guide Oussama Dehendi, 22 ans, est connu pour faciliter les courses dans ces montagnes, c’est un professionnel reconnu. Ces 2 hommes capturés en même temps que le Français ont été libérés le 25 septembre quelques heures après l’assassinat du Français en même temps que les autres montagnards, Amine Ayache, Kamel Saâdi et Hamza Boukamoun. La rapidité de l’organisation de l’enlèvement interroge : les ravisseurs qui se réclament de l’Etat Islamique en Irak (Daech) étaient à l’évidence informés pour mettre au point en moins de 24 heures l’enlèvement, l’annonce de cette capture et la mise en scène de la décapitation. L’armée a été alertée très tôt : dès les premières heures du lundi 1500 hommes ont été amenés sur le terrain sous le commandement du général-major Boustila, bien avant que la première vidéo ne soit diffusée. Ce rapide déploiement interroge les observateurs.

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Par ailleurs l’enquête des services algériens a été bien trop simple. Les cinq accompagnateurs ont été relâchés cinq jours seulement après leur interpellation. D’autre part, chacun dans la région connaît les risques d’une expédition dans ces montagnes situées 40 km au sud-est de Tizi Ouzou, on les sait parcourues par des bandes armées issues des groupes islamiques des années 1990. Une centaine de personnes y ont été kidnappées depuis 10 ans. C’est pourquoi à Tizi Ouzou, mes interlocuteurs ne comprennent pas pourquoi cette expédition a été montée et affirment que c’est celui qui l’a décidé qui est le principal suspect.

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On sait moins que des régions entières de l’Algérie restent sous la menace de bandes terroristes où la sécurité n’est pas toujours assurée. La population probablement paralysée par la terreur et les massacres des années de guerre civile qui ont sévi pendant les années quatre-vingt-dix ne réagit pas. Et ils sont nombreux les Algériens à quitter le pays : en 2011 une étude réalisée par l’Université d’Alicante révélait que le nombre d’Algériens installés en Espagne augmentait de 5% chaque année, la même année les services officiels algériens annonçaient qu’il y avait plus de 60 000 algériens installés au Québec. En France ils sont près de 2 millions. En 2013 il n’y avait pas loin de 7 millions d’Algériens officiellement installés hors de leur pays (par comparaison il y a 1 700 000 Français qui vivent à l’étranger). L’émigration est un sport national algérien. Et un pays où la jeunesse n’aspire qu’à aller vivre sous d’autres cieux n’a pas d’avenir, d’autant que ce sont surtout les plus instruits, les plus cultivés qui s’enfuient.Ses dirigeants en sont-ils conscients ?

Ceux qui comme moi reviennent d’Algérie, un pays qu’ils fréquentent régulièrement, sont déconcertés à chaque visite : les mœurs changent, les mentalités régressent notamment loin des grandes agglomérations. Même dans les rues d’Alger, les femmes non voilées sont de moins en moins nombreuses. La vie est chère et l’inflation une réalité difficile à contourner. L’Etat débourse sans compter la manne pétrolière et gazière, sans penser, semble-t-il, que cette richesse commence à s‘épuiser. Tout ceci pour acheter une paix sociale qui n’est qu’artificielle et qui disparaîtra lorsque l’exaspération populaire le décidera. Et ce ne sont pas les projets pharaoniques inutiles, juste bons à jeter de la poudre aux yeux tel celui de la nouvelle grande mosquée d’Alger, près de l’Harrach, qui coûtera près de 3 milliards de dollars alors que l’agglomération en compte plusieurs centaines. Et comble d’ironie, ce seront 10 000 Chinois qui construiront cet ensemble qui pourra accueilli 40 000 fidèles, comme si les entreprises et la main d’œuvre algérienne manquaient alors que le chômage touche officiellement au moins 12% de la population active. L’autoroute Est-Ouest a également été construite par des Chinois.

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La Kabylie a été mise à l’index et subit de plus en plus le harcèlement des autorités. C’est une région qui se singularise par sa culture, sa langue, son histoire et ses coutumes. La Kabylie est un lieu où ses habitants tentent de maintenir ou de réhabiliter des valeurs démocratiques, de laïcité (les chrétiens n’y sont pas rares, le ramadan n’est pas obligatoire, on y trouve encore des boissons alcooliques à la vente). Tout est bon pour la discréditer. Ainsi l’assassinat d’Hervé Gourdel vient à point nommé pour la dénigrer. Les Kabyles sont pris en otages et finalement les terroristes islamistes – vraisemblablement manipulés par des services qui depuis plus d’un demi-siècle ont perfectionné leurs techniques qui n’ont pour but que de maintenir au pouvoir une oligarchie corrompue – y sont plus ou moins tolérés pour permettre l’élimination des militants amazighs les plus actifs sans que le gouvernement ne puisse être directement accusé. Ce dernier permet que dans des lieux géographiquement limités le terrorisme survive pour maintenir un climat d’insécurité.

Cette immersion dans la réalité algérienne ne peut qu’engendrer l’inquiétude : inquiétude pour un peuple qui semble abandonné par ses dirigeants, inquiétude de constater que le désordre et l’insécurité s’y installent, que le chômage et la précarité se développent, que l’islamisme radical poursuit ses avancées et que cette situation ne peut que s’étendre aux autres pays du Maghreb. Ils ne sont pas rares les chibanis qui évoquent avec une nostalgie à peine cachée le temps où le pays avait d’autres maîtres.

http://www.metamag.fr/metamag-2322-… 

http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2804p048.xml0/

Algérie : jours tranquilles en Kabylie… malgré le terrorisme

 

13/10/2014 à 10:47 Par Farid Alilat, envoyé spécial

 

Tizi Ouzou en Kabylie.
Tizi Ouzou en Kabylie. © MOURAD ALLILI / AFP

Quelques jours après l’exécution atroce d’un otage français par des jihadistes, on est loin de l’atmosphère de psychose décrite par les médias. Retour sur les lieux du crime.

Montagnes du Djurdjura, en Kabylie, à 100 km à l’est d’Alger. Pour accéder au chalet où Hervé Gourdel a passé la nuit du 20 au 21 septembre, il faut emprunter un chemin étroit surplombant un ravin vertigineux, serpenter au milieu de cèdres centenaires qui forment à certains endroits des voûtes naturelles, ou encore slalomer entre les vaches faméliques qui y paissent librement. Devant la bâtisse en pierre taillée et aux tuiles rouges qui domine une clairière, des militaires bivouaquent au-dessus d’une dizaine de camions moteurs éteints.

Au milieu d’un troupeau de vaches, allongés sur l’herbe, des soldats se reposent, devisent ou tapotent sur leurs portables. Devant le barrage permanent installé à l’entrée du complexe touristique de Tikjda, partiellement incendié par des groupes armés dans les années 1990, trois militaires en faction jettent à peine un regard aux automobilistes qui se frayent un passage. À dix minutes de voiture plus au nord, sur le piton de Tizi Nkouial, à 1 560 m d’altitude, une vingtaine d’autres montent la garde.

Difficile de croire que dans ce décor fait d’alpages et de paysages lunaires s’est déroulé un drame qui a bouleversé et révulsé la planète, et replongé les Algériens dans les pires heures de la décennie noire : la décapitation, le 24 septembre, du touriste français Hervé Gourdel, 55 ans, par des éléments de Jund al-Khilafa (« soldats du califat »), nouvel affidé de l’État islamique (EI).

On est loin de cette atmosphère de traque, de guérilla et de psychose décrite par les médias.

Encore plus difficile de croire qu’une vaste opération ayant mobilisé 3 000 hommes - dont des parachutistes -, des hélicoptères, une armada de camions et de blindés s’y est déroulée pendant une semaine pour tenter de retrouver les ravisseurs et la dépouille de l’otage exécuté. Ici, en ce dimanche 28 septembre, le calme règne. Le dispositif a-t-il été levé ou surestimé ? Toujours est-il que dans ce massif à cheval sur les départements de Bouira, Tizi-Ouzou et Béjaïa, dans les hameaux à flancs de montagne, on est loin de cette atmosphère de traque, de guérilla et de psychose décrite par les médias.

« Ce coin est un havre de paix »

Issu d’une famille de bergers, Amar, 36 ans, vit dans ces pâturages, avec ses vaches, son cheval et ses chiens, de la fonte des neiges du printemps jusqu’aux premiers flocons d’hiver. En ce dimanche caniculaire, son seul motif d’inquiétude est une jeune vache qui tarde à mettre bas. Les terroristes ? Amar dit qu’ils ont toujours rôdé dans le coin sans s’en prendre aux populations locales. La grande opération de l’armée ? « J’ai vu passer des camions remplis de soldats, mais ce n’est guère nouveau, confie-t-il. Les militaires passent souvent par ici. » Alors, le soir, à la belle étoile, devant sa télé alimentée par un groupe électrogène, ce berger a du mal à reconnaître ses montagnes, que l’on décrit comme infestées de terroristes.

« Ce coin est un havre de paix, corrige Amar. Des familles et des touristes, y compris des étrangers, y campent même la nuit sans la moindre inquiétude. Depuis la mort du Français, le climat est devenu un peu pesant. Mais vous verrez que dans peu de temps la situation redeviendra normale. Des drames comme celui-là, nous, les montagnards, en avons tellement vécu qu’un livre ne suffirait pas à les raconter. » Ce fut le cas notamment en décembre 1994, quand quatre pères blancs français ont été mitraillés par des islamistes dans leur maison à Tizi-Ouzou, chef-lieu de wilaya (département) et principale ville de Kabylie.

Ath Ouabane, là où Hervé Gourdel aurait été enlevé le 21 septembre. Dans ce village rasé en 1958 par l’aviation française au plus fort de la guerre d’indépendance, les habitants sont partagés entre affliction et colère. Ici, on tient à rappeler que, par le passé, les villageois ont maintes fois repoussé les assauts de groupes armés venus subtiliser leurs armes, se ravitailler ou les racketter. « Déjà abandonné, Ath Ouabane est maintenant tristement entré dans l’histoire, maugrée Dahmane, vieux retraité. Notre village n’a rien à voir avec le rapt et l’exécution de ce touriste. »

Repaire du GIA

Makhlouf, enseignant dans le primaire, accable, lui, les autorités algériennes. « Plus de quatre-vingts citoyens ont été enlevés en Kabylie depuis 2005 sans 006102014145849000000JA2804p050_infoque l’État ne bouge le petit doigt, peste-t-il. Mais quand c’est un Français qui est kidnappé, l’armée dépêche des milliers de soldats. À croire que la vie d’un Français vaut celle de quatre-vingts Algériens. »

La Kabylie, fief des groupes armés ? Il y a dans cette sinistre réputation une part de vérité. Cette contrée montagneuse a en effet servi de repaire aux Groupes islamiques armés (GIA) dès le début des années 1990, mais aussi aux maquisards nationalistes durant la guerre d’Algérie ou aux bandits d’honneur au XIXe siècle. Pendant plus de quinze ans, ses maquis touffus, ses grottes et ses ravins étaient infestés de terroristes, qui y pratiquaient assassinats, embuscades, faux barrages et autres rackets.

Hassan Hattab, fondateur du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), repenti depuis 2007, en a longtemps fait son QG. Droukdel, l’insaisissable chef d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), s’y cacherait encore avec sa garde prétorienne. Si ces montagnes constituent encore des zones de repli, si des attaques contre les forces de sécurité sont encore périodiquement signalées, les terroristes n’y sont plus légion.

Certains ont été éliminés, d’autres ont déposé les armes, et il s’en recrute de moins en moins. « À preuve, commente un officier rangé de la lutte antiterroriste, personne n’est en mesure de fournir un chiffre crédible pour attester de la présence de ces irréductibles du jihad. » Aujourd’hui, des barrages militaires parsèment tous les accès aux grandes agglomérations, comme Ath Yenni, Les Ouacifs, Larbaa Nat Irathen, Aïn el-Hammam ou Azzefoune, et aux centaines de villages environnants. L’armée a installé des campements et des casernes autour des grands massifs forestiers dont la surface globale s’amenuise au fil des ans en raison des incendies récurrents.

Plus que l’activisme terroriste, c’est le banditisme et les enlèvements qui inquiètent la population. « La mort du Français est révélatrice de l’insécurité qui règne dans notre région, déplore Améziane Medjkouh, 63 ans, président de la Chambre de commerce et d’industrie du Djurdjura. Des opérateurs privés locaux ont subi le même sort sans susciter autant d’émoi. » Pour cet entrepreneur, la Kabylie a besoin de routes, de gaz de ville, de logements, d’emplois, de loisirs. « Elle a été marginalisée, alors que ses écoliers et lycéens sont parmi les meilleurs du pays, souligne encore Medjkouh. Ces zones montagneuses ont besoin d’un programme spécifique pour les sortir de l’isolement. Une fois qu’elles seront désenclavées, les terroristes ne pourront plus y mettre les pieds. »

Chasse… au sanglier

Yakouren, à 50 km à l’est de Tizi-Ouzou. Pendant des années, les forêts de chênes-lièges de cette grande bourgade ont servi de sanctuaire aux groupes d’Aqmi. On dit que les terroristes s’y sont terrés si longtemps que les animaux ne prenaient plus la fuite à leur passage. Depuis quatre ans, les chasseurs de gros et de petit gibier se sont réapproprié les lieux. « Hier, on y traquait les terroristes, aujourd’hui on y chasse les sangliers », plaisante Da El Hachemi, membre de l’Association des chasseurs d’Akfadou, agréée par l’État. Régulièrement, lui et ses compagnons, dont des officiers, organisent des battues dans les lieux mêmes où campent des jihadistes.

« Nous les avons croisés à maintes reprises à Yakouren, mais ils ne s’en prennent jamais à nous, raconte Mohamed, un autre chasseur. Ils nous dissuadent d’emprunter certaines pistes ou de s’aventurer devant leurs campements, qu’ils piègent. » L’année dernière, ces chasseurs ont mené une grande battue à Mizrana, autrefois fief de Hassan Hattab, avant de revenir avec une vingtaine de sangliers. Ce 29 septembre, Da El Hachemi et ses amis en préparent une autre, prévue pour début octobre. Comme si de rien n’était…

Col de Tirourda, à dix minutes à vol d’oiseau du chalet de Tikjda. Dans un bar-restaurant dont les larges baies vitrées plongent dans la vallée de la Soummam, des clients sifflent des bières jusqu’à une heure avancée de la nuit. Une file incessante de voitures et de camions montent ou descendent vers Tizi-Ouzou. Des automobilistes s’arrêtent de temps à autre pour acheter des canettes avant de reprendre la route. « Le malheureux touriste français ? Il s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment », déplore un client.

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